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Poutine profite du chaos
L’escalade actuelle au Moyen‑Orient a bouleversé l’ordre énergétique et géopolitique mondial. Lorsque les États‑Unis et Israël ont décidé d’attaquer l’Iran, la communauté internationale pensait qu’il s’agirait d’une opération rapide. La fermeture du détroit d’Ormuz et les frappes contre les infrastructures pétrolières ont toutefois paralysé le transport maritime et déclenché une flambée des prix. Cette situation a révélé un acteur qui, sans être directement impliqué, tire un profit considérable de ce chaos : la Russie.
À Moscou, le pouvoir s’est empressé de souligner que la hausse des cours du pétrole et du gaz renforce ses finances publiques. À l’heure où l’Europe et l’Amérique tentent de réduire la capacité de la Russie à financer sa guerre en Ukraine, plus de 30 % du budget fédéral russe provient des taxes sur les hydrocarbures et près de 40 % de ce budget est consacré aux dépenses militaires et de sécurité. Quand les États du Golfe ont vu leurs livraisons diminuer et que le brut international a dépassé les 100 dollars le baril, la variété russe Urals est montée au‑dessus de la référence mondiale, atteignant parfois 100 dollars le baril. Les nouvelles sanctions occidentales n’ont pas suffi : des dérogations temporaires ont permis à l’Inde d’acheter des cargaisons russes déjà en mer, doublant presque les exportations vers ce pays. Au fil des livraisons clandestines et des contournements de sanctions, le Kremlin engrange des revenus estimés à plus de 150 millions de dollars supplémentaires par jour.
La guerre iranienne a également fracturé la solidarité occidentale. Confrontée au risque de pénurie et à l’inflation, l’Europe a accepté de lever temporairement certains freins à la vente de pétrole russe afin de prévenir une nouvelle crise énergétique. Cette décision illustre la dépendance du continent : même sous sanctions, Moscou reste indispensable pour stabiliser les marchés. Des voix critiques en Europe soulignent que ce pragmatisme reviendra à financer la machine de guerre russe et affaiblit les efforts visant à soutenir l’Ukraine. L’Union Européenne a pourtant adopté un vingtième paquet de sanctions en mars, tout en constatant que son influence sur les cours est limitée par la fermeture d’Ormuz. Vladimir Poutine n’a pas manqué de rappeler, devant des caméras complaisantes, que la Russie demeurerait un fournisseur fiable mais qu’elle pourrait abandonner le marché européen pour des clients prêts à payer plus cher. La menace est claire : la guerre du Golfe pourrait pousser l’Europe dans une récession, ce qui forcerait Bruxelles à revoir sa stratégie et, implicitement, à relâcher la pression sur Moscou.
L’issue est d’autant plus paradoxale que les États‑Unis eux‑mêmes ont facilité cette situation. Pour éviter une explosion des prix domestiques, Washington a accordé une dérogation de 30 jours aux raffineurs indiens afin qu’ils puissent importer du brut russe déjà chargé. Officiellement limitée dans le temps, cette mesure a été saluée par les milieux d’affaires russes comme la reconnaissance que l’isolement de Moscou était impossible. En même temps, l’administration Trump a promis des escortes navales dans le détroit d’Ormuz afin de sécuriser les cargaisons, mais l’approvisionnement reste fragile et contribue à la volatilité des prix.
En toile de fond, la stratégie du Kremlin s’étend bien au‑delà des pipelines. Les récents événements montrent que Moscou tire parti de l’isolement international d’Israël et de la polarisation américaine pour gagner en influence. Alors que les gouvernements occidentaux dénoncent le bombardement iranien, les diplomates russes se posent en défenseurs du droit international. Cette posture gagne en crédibilité auprès des opinions publiques du Moyen‑Orient et même de certains pays du Sud global, qui voient dans la campagne occidentale contre l’Iran une manifestation de deux poids deux mesures. Poutine entretient également une entente tacite avec le premier ministre israélien ; tous deux partagent un intérêt à voir Washington affaibli sur plusieurs fronts. En suspendant les négociations avec Kiev et en intensifiant ses opérations militaires, la Russie profite de la diversion géopolitique pour consolider ses gains sur le terrain.
Dans les rues de Russie et d’Europe, le débat est électrique. Beaucoup rappellent que derrière chaque fluctuation du baril se trouvent des vies brisées et que le vrai gagnant n’est peut‑être ni un pays ni un chef d’État. Des voix citoyennes soulignent que les principaux bénéficiaires sont les marchands d’armes et certains conglomérats énergétiques, loin de la lumière médiatique. D’autres relèvent que la crise actuelle démontre à quel point l’économie mondiale reste dépendante des hydrocarbures et que toute tentative de réduction de cette dépendance déclenche des spasmes sur les marchés. Enfin, certains s’interrogent : l’Occident n’est‑il pas en train de sacrifier ses principes en jouant avec les sanctions au gré des intérêts économiques ? Les dirigeants européens insistent sur le fait que ces mesures sont transitoires et qu’il faut continuer à soutenir l’Ukraine, mais leurs citoyens voient la logique financière l’emporter sur la solidarité.
L’expression « grand gagnant » est donc trompeuse. Elle cache la complexité des intérêts en jeu et la fragilité des positions acquises. À court terme, la Russie profite indéniablement de la fermeture d’Ormuz et de l’augmentation des prix pour renflouer ses caisses et poursuivre sa guerre. Mais cette rente est précaire : elle dépend de la durée du conflit, des décisions américaines et européennes et de la capacité des pays du Golfe à rétablir leurs exportations. Dans un monde saturé d’incertitudes, chaque jour de chaos au Moyen‑Orient renforce le pouvoir de Moscou. Pour combien de temps ?
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