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Sans électricité, déserte et inquiète: La Havane loin du tumulte d'antan
Autrefois joyeuse et effervescente, La Havane a changé de visage, entre coupures de courant, exode et profonde incertitude quant à son avenir.
Il y a si peu de voitures qui circulent sur le Malecon, l'emblématique front de mer de la capitale cubaine, qu'il est devenu inutile de regarder pour le traverser.
Chaque nuit, les étroites rues pavées de la Vieille Havane plongent dans l'obscurité la plus totale, sans électricité. Elles sont quasiment désertes.
Avec un embargo sur le pétrole imposé par les Etats-Unis depuis sept mois et des coupures d'électricité longues et répétées, les habitants plaisantent en disant qu'ils en ont assez de voir les étoiles.
De temps à autre, des ombres apparaissent dans la nuit. Des hommes squelettiques, portant des shorts devenus beaucoup trop grands pour eux, fouillent des montagnes d'ordures à la recherche de nourriture, de plastique ou de tout ce qu'ils pourront réutiliser ou vendre.
Manuel Sanchez, 50 ans, atteint d'un cancer de la bouche, est l'un d'eux.
"Nous fouillons les poubelles pour pouvoir manger sans voler ni faire de mal à personne", déclare-t-il à l'AFP. "Je n'ai pas de maison, pas de famille, rien".
Soudain, le vacarme éclate. Un groupe de manifestants en tongs frappe sur des casseroles pour exprimer son indignation face aux coupures de courant, avançant rapidement pour échapper à la police.
La plupart des habitants de la capitale évitent de se promener la nuit dans le centre historique : trop dangereux. "Il y a beaucoup de violence dans les rues", affirme M. Sanchez.
"On te plante un coup de couteau ou on te jette une pierre sur la tête et on te tue", ajoute-t-il.
Les seules foules qui se forment le font en journée, dans les banques, les boulangeries bon marché et devant les consulats comme celui d'Espagne, où des centaines de Cubains attendent, papiers en main, dans l'espoir de pouvoir quitter l'île.
Personne ne sait vraiment combien de personnes sont déjà parties. En 2012, la population officielle dépassait les 11 millions d'habitants.
Le démographe cubain Juan Carlos Albizu-Campos estime que ce chiffre est tombé à huit millions, soit un million de plus qu'en 1959, lorsque Fidel Castro a proclamé la victoire de la révolution.
Depuis, Cuba a affronté l'effondrement du bloc soviétique, une pandémie et le durcissement des sanctions de Washington.
Mais la crise actuelle, lente et implacable, a complètement transformé les images, les sons et les odeurs de la Vieille Havane.
Les rythmes entraînants de la salsa ont quasiment disparu, remplacés par le vacarme des générateurs électriques ou le bourdonnement d'un téléphone portable à moitié chargé crachant du reggaeton ou de la pop américaine.
- Touristes absents -
Il y a un siècle, la période de la prohibition aux Etats-Unis avait fait de La Havane le lieu de prédilection des mafieux comme des touristes.
Aujourd'hui, ces derniers ont eux aussi disparu. Il reste encore quelques retardataires mexicains ou colombiens, en quête de restaurants ouverts, éclairés et proposant de la nourriture passée par un réfrigérateur dans un passé pas si lointain.
Beaucoup des anciens lieux emblématiques de la ville sont fermés.
Le Floridita, centenaire, est dissimulé derrière des rideaux de fer. Son client le plus célèbre, Ernest Hemingway, reste assis seul au comptoir - sous forme de statue.
A quelques rues de là, le Sloppy Joe's est lui aussi fermé, malgré une restauration minutieuse menée par l'équipe d'Eusebio Leal, l'historien officiel de La Havane décédé il y a six ans.
Considéré comme le "sauveur" de la capitale cubaine, M. Leal a sans doute fait plus que quiconque au cours du dernier siècle pour préserver la Vieille Havane.
Il a convaincu Castro qu'elle pouvait attirer des devises et qu'elle méritait d'être restaurée et obtenu son inscription au patrimoine mondial de l'Unesco en 1982.
Aujourd'hui, des morceaux de fronton se détachent et viennent s'écraser sur le trottoir.
Certains Havanais se plaignent que l'argent investi dans la reconstruction d'anciens palais pour les transformer en impressionnants hôtels a été jeté par les fenêtres, ces établissements étant désormais vides.
- Lire l'avenir -
Irina Aguirre passe ses journées sur le seuil de l'un de ces bâtiments aux portes closes, tout près de la place coloniale San Francisco.
Longtemps, elle a tiré les cartes aux touristes impatients de savoir s'ils trouveraient l'amour ou la richesse. A l'époque, raconte-t-elle, la célèbre rue Obispo voisine débordait de joie et de musique.
Aujourd'hui, Mme Aguirre répond aux questions des Cubains. Quand prendra fin l'embargo sur le carburant imposé par les Etats-Unis? La vie va-t-elle s'améliorer? Ce sont là "les questions que tout le monde se pose", explique-t-elle. "Nous voulons tous un meilleur lendemain", assure-t-elle.
Mais l'avenir de Cuba est trop incertain, même pour les cartes. "Ça, seul Dieu le sait", dit-elle en souriant.
"Il ne faut simplement pas perdre la foi", conclut-elle en rangeant ses deux jeux de tarot usés pour rentrer chez elle, avant que l'obscurité n'engloutisse à nouveau la Vieille Havane.
N.Awad--SF-PST