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L'inconnue de l'avenir des prisonniers de l'EI en Syrie
Le chaos et les incertitudes provoqués par les affrontements entre l'armée syrienne et les forces kurdes menacent l'étanchéité des camps de prisonniers de l'organisation jihadiste Etat islamique (EI), faisant planer le risque d'évasions.
Des milliers d'ex-combattants mais aussi des dizaines de milliers de femmes et d'enfants, selon les différentes estimations, sont répartis dans une vingtaine de prisons et de camps. Parmi eux se trouvent un peu moins de 10.000 étrangers.
Ces prisons et ces camps, jusqu'ici gérés par les forces kurdes, "sont des chaudrons de radicalité", estime Laurence Bindner, cofondatrice du JOS Project, spécialiste de la radicalisation en ligne. Michael Kurilla, le général américain à la tête du Centcom, le commandement américain pour le Moyen-Orient, "parlait en 2023 d'une véritable +armée de l'EI en détention+", rappelle-t-elle.
Toutefois, "il n'y a pas d'évaluation globale de leur degré de radicalisation", juge la docteure Lilla Schumicky-Logan, directrice adjointe de l'ONG de prévention de l'extrémisme GCERF, qui revient tout juste d'un séjour en Syrie.
L'armée du gouvernement islamiste syrien d'Ahmad al-Chareh, adoubé par la communauté internationale, a lancé une offensive contre les positions de la coalition kurde des Forces démocratiques syriennes (FDS), mettant observateurs et services de sécurité sur les dents.
- "Dans le brouillard" -
"La situation évolue très vite. On évalue l'impact sur les camps, c'est un peu compliqué d'anticiper ce qu'ils vont devenir mais on ne peut pas exclure des évasions", a confié à l'AFP une source sécuritaire occidentale.
Malgré l'annonce d'un cessez-le-feu dimanche qui prévoit que l'Etat syrien devienne "responsable" des prisonniers de l'EI, l'incertitude est grande.
Mardi, les FDS ont annoncé avoir été "contraintes de se retirer" du camp d'al-Hol, abritant des femmes et des enfants, pour défendre les régions sous leur contrôle menacées par l'armée. C'est le plus grand camp de prisonniers de la zone autonome kurde en Syrie. Il abrite quelque 24.000 personnes, dont 15.000 Syriens et environ 6.300 femmes et enfants étrangers de 42 nationalités, parmi lesquels des Occidentaux.
Lundi, les forces kurdes ont affirmé que l'une des prisons, celle de Chaddadi, avait été "attaquée" par les troupes gouvernementales, qui ont en retour accusé les FDS d'avoir libéré des détenus, affirmant ratisser les alentours pour capturer les évadés.
"Il y a des rumeurs croisées qui circulent sur le nombre des prisonniers qui seraient sortis, leur allégeance, sur qui a ouvert les portes. Il y a beaucoup de propagande, on est encore en plein brouillard", résume Laurence Bindner.
Des évasions massives avérées seraient "la matérialisation d'un des scénarios qu'on aurait pu craindre, soit que des individus s'échappent en profitant de brèches de sécurité, soit qu'on les laisse sciemment sortir", explique le chercheur Thomas Renard, le directeur du laboratoire de recherche du Centre de international pour le contre-terrorisme (ICCT), qui siège à La Haye. "C'est la chronique d'un désastre annoncé".
Cette solution de "lieux de détention provisoire, sans procès, sans perspectives, n'était pas tenable dans une région hautement explosive", dit-il.
- L'EI attentive -
"Pour l'instant, il n'y a aucune réaction officielle de l'EI mais le sort des prisonniers est le premier sujet de discussion sur les chaînes de communication jihadistes. Pour l'EI, c'est clairement une opportunité qu'ils (ses responsables) vont chercher à exploiter. Ils feront tout pour essayer de les récupérer dans leur giron", explique Mme Bindner.
"L'agenda de l'EI est toujours de récupérer les prisonniers", assurait une source sécuritaire occidentale en novembre.
"Même si quelques dizaines ou centaines de prisonniers sont libérés et vont rejoindre les quelque 3.000 combattants de l'EI en Syrie, cela fait un coup d'accélérateur, en force et en moral, cela peut appuyer leur insurrection. Mais on est encore très loin d'une situation où ils pourraient rétablir un califat territorial", estime Laurence Bindner.
Car sur les dizaines de milliers de prisonniers, les profils et les degrés de radicalité sont très divers.
Pour les femmes, concentrées dans les camps d'al-Hol et de Roj, beaucoup d'étrangères se repentent et demandent à rentrer dans leur pays, affirme Mme Schumicky-Logan.
Quant aux hommes combattants, "beaucoup sont incarcérés depuis six ou sept ans dans des conditions difficiles. Beaucoup sont désormais malades. Sont-ils capables de reprendre le combat ? Il faut se poser cette question", lance-t-elle.
S'ils se retrouvaient dans la nature, "on peut imaginer que certains tenteraient de faire profil bas", selon M. Renard, mais d'autres "retourneraient sous doute vers l'EI ou une autre organisation jihadiste et ce ne serait bon, ni pour la Syrie, ni pour la région, ni pour la sécurité globale".
En attendant, a annoncé mercredi l'armée américaine, les Etats-Unis mènent des opérations visant à transférer jusqu'à 7.000 prisonniers du groupe Etat islamique de Syrie vers l'Irak voisin, afin de "garantir que les terroristes restent dans des centres de détention sécurisés".
A.Suleiman--SF-PST