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Entre l'Ethiopie et l'Egypte, le mégabarrage de la discorde
Une "menace existentielle" s'alarme l'Egypte, une "opportunité" régionale, assure l'Ethiopie: le mégabarrage sur le Nil construit par Addis Abeba, qui doit être inauguré le 9 septembre, est source de tensions entre les deux pays depuis plus d'une décennie.
Le Grand barrage de la Renaissance (GERD), source de fierté en Ethiopie, est l'un des rares sujets faisant l'unanimité dans ce pays déchiré par plusieurs conflits armés, encore actifs dans les deux régions les plus peuplées du pays, l'Amhara et l'Oromia.
Celle du Tigré est sortie en 2022 d'une guerre civile qui a fait au moins 600.000 morts, selon une estimation de l'Union africaine.
"Il n'y a que deux sujets consensuels en Ethiopie: un accès à la mer (le pays est enclavé depuis l'indépendance de l'Erythrée au début des années 1990, NDLR) et le barrage", affirme à l'AFP un diplomate étranger basé à Addis Abeba, sous couvert d'anonymat.
Sur les réseaux sociaux, les images du barrage, ornées du drapeau éthiopien, sont légion à l'approche de l'inauguration. Tant le TPLF -le parti tigréen, au pouvoir jusqu'en 2018- que le parti d'Abiy qui lui a succédé s'en attribuent le mérite.
Dans une "région difficile" et au vu d'une "fragilité politique intérieure croissante", le gouvernement éthiopien "cherche à utiliser le barrage et la confrontation avec ses voisins comme stratégie d'unité", explique à l'AFP Alex Vines, du Conseil européen pour les relations internationales (ECFR).
- "Grand jeu" -
La première pierre du GERD, immense ouvrage de 1,8 kilomètre de large pour 145 mètres de haut, d'une contenance totale de 74 milliards de mètres cubes d'eau, a été posée en avril 2011.
Depuis, le projet est au coeur d'un Grand jeu géopolitique régional. Il est vertement critiqué par Le Caire qui, craignant un tarissement de sa principale source d'approvisionnement en eau, martèle qu'il constitue une "menace existentielle".
L'Egypte, pays d'environ 110 millions d'habitants, dépend du Nil pour 97% de ses besoins hydriques, notamment pour l'agriculture. D'après son ministère des Ressources en eau, le pays aride dispose aujourd'hui de 59,6 milliards de mètres cubes du précieux liquide, quand 114 milliards seraient nécessaires.
"Quiconque imagine que l'Egypte fermera les yeux sur sa sécurité hydrique se trompe", a lancé en août son président Abdel Fattah al-Sissi, menaçant de prendre "toutes les mesures prévues par le droit international pour protéger les ressources existentielles de notre peuple".
L'exécutif égyptien s'est récemment rapproché des deux pays frontaliers de l'Ethiopie: l'Erythrée, qui entretient aujourd'hui des relations tendues avec Addis Abeba, et la Somalie.
Le Soudan a également fait part de son inquiétude. Avec le Caire, ils ont réitéré fin juin "leur rejet de toute mesure unilatérale dans le bassin du Nil Bleu".
Différentes tentatives de médiation depuis une décennie entre les trois pays - sous l'égide successivement des Etats-Unis, de la Banque mondiale, de la Russie, des Emirats arabes unis et de l'Union africaine - ont toutes échoué.
- "Pas un litre de perdu" -
L'Ethiopie, qui devrait voir sa production électrique doubler grâce au GERD, se veut rassurante.
"L'énergie et le développement qu'il générera contribueront non seulement à l'essor de l'Éthiopie, mais aussi de toute la région. Le barrage d'Assouan, en Égypte, n'a jamais perdu un seul litre d'eau à cause du GERD", a affirmé son Premier ministre Abiy Ahmed en juillet.
Un discours répété lundi lors d'un entretien télévisé. "Leurs barrages (soudanais et égyptiens, NDLR) doivent être pleins. Nous ne voulons pas que (le GERD) génère des craintes pour eux", a-t-il affirmé.
Une cohabitation pacifique des voisins du Nil est tout à fait possible, remarquent des experts. "Le Nil suffit à tous les pays en amont et en aval s'il est géré correctement", assure Abel Abate Demissie, chercheur du groupe de réflexion Chatham House.
Un conflit ouvert entre l'Ethiopie et l'Egypte est de fait "peu probable", selon les différents chercheurs interrogés par l'AFP.
"Je ne pense pas qu'il y aura une escalade des tensions massive entre les deux pays. L'Égypte ne bombardera pas le barrage", souligne Magnus Taylor directeur adjoint du projet Corne de l'Afrique à l'International Crisis Group.
Quand bien même le sujet a un impact sur la "stabilité interne" de l'Egypte, car une diminution importante de l'approvisionnement en eau aurait un impact sur la stabilité du pays, tant politique qu'économique et sociale, note l'expert en eau Mohamed Mohey el-Deen, ex-membre du comité égyptien d'évaluation du GERD.
Mais avec l'inauguration la semaine prochaine de l'ouvrage, "la seule option réaliste pour l'Egypte est de s'adapter", affirme-t-il. "Il n'y a pas d'autre alternative".
A.AlHaj--SF-PST