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A Cargèse, Colonna dans les têtes et sur les murs avant ses obsèques
Pavoisé de drapeaux corses, les murs couverts du visage d'Yvan Colonna et de slogans hostiles à l'Etat, Cargèse, berceau familial du militant indépendantiste et assassin du préfet Erignac, semblait retenir son souffle jeudi à la veille des obsèques de l'enfant du pays.
Rues désertées, vitrines de magasins fermées: "Ils sont tous partis à Ajaccio pour se recueillir sur le cercueil", explique un habitant, "revenez demain, ce sera différent".
Vendredi, le cercueil d'Yvan Colonna, devant lequel des centaines de personnes se sont inclinées au funérarium d'Ajaccio, partira en milieu de journée pour Cargèse, où une cérémonie aura lieu à partir de 15h00 à l'église latine du village. Face à l'église grecque qui lui fait face, ce bâtiment illustre la double identité de cette terre corse.
Dressée à l'entrée du golfe de Sagone, à 50 km d'Ajaccio, l'ancienne cité bâtie en 1776 par le comte Marboeuf, premier gouverneur français de Corse, a depuis longtemps enterré la hache de guerre entre Grecs et Corses. Et c'est un archimandrite, prêtre capable d'officier dans les deux rites, latin et byzantin, le père Antoine Forget, dit père "Tony", qui conduira demain la cérémonie.
"Un frère diacre dira quelques mots sur le défunt", a expliqué le prêtre à l'AFP, sans pouvoir préciser si des membres de la famille Colonna prendront également la parole dans la petite église capable d'accueillir 150 personnes au maximum.
Longtemps considéré comme un reflet des fractures de la Corse, Cargèse, 1.300 habitants officiellement --mais 6.000 en été--, avait jadis abrité l'association de la Corse française et républicaine (CFR), qui avait fait défiler plusieurs milliers de personnes à Ajaccio contre l'indépendantisme, mais aussi l'un des groupes armés les plus actifs du FLNC.
Devant l'entrée de l'église, blanche et jaune, des portraits au pochoir d'Yvan Colonna sur des planches en bois encadraient jeudi la porte d'entrée, fermée, à côté d'une cinquantaine de cierges. Sur la petite place encadrant l'édifice, un grand drapeau corse et les restes encore chauds d'un grand feu fait la veille étaient toujours visibles.
- "Il avait payé sa dette" -
Sur la route tortueuse menant d'Ajaccio à Cargèse, de nombreux graffitis "Gloria a tè Yvan" (NDLR: "Gloire à toi Yvan") ont refleuri, comme durant ses quatre ans de cavale. Yvan Colonna, l'homme le plus recherché de France, avait alors pris le maquis, après l'assassinat en 1998 du préfet Claude Erignac à Ajaccio. Un crime qu'il a toujours nié mais pour lequel il a été condamné trois fois à la perpétuité.
"Statu Francese assassinu": au centre du village, entre tabac-presse et boucherie, une grande banderole dénonce, en langue corse, un "état français" assassin. Le même mot d'ordre est visible à plusieurs endroits, parfois accompagné de la photo du militant.
"Colons Fora" (NDLR: les colons dehors"): d'autres graffitis à la gloire du berger de Cargèse ou hostiles à la France, parfois agrémentés d'un dessin de cercueil et d'une bombe, étaient également visibles dans les ruelles étroites du village surplombant la mer.
Demandant l'anonymat, un commerçant d'une quarantaine d'années dénonce "une vengeance" d'Etat: Yvan Colonna "avait payé sa dette à la société, même si c'est pas lui. Cela fait longtemps qu'il aurait pu bénéficier d'un rapprochement, si cela avait été fait, il ne serait pas mort aujourd'hui".
Plus loin, une femme âgée préfère se rappeler "les bons moments" passés avec Yvan, qu'elle a connu adolescent lorsqu'il est venu s'installer à Cargèse après des études à Nice. "Il jouait au foot avec mes enfants. Il était comme un membre de ma famille", dit-elle. "Quand j'ai appris ce qui lui était arrivé en prison, j'étais au volant. Je me suis arrêtée et me suis dit: +c'est pas possible+".
"Mais je gardais l'espoir qu'il s'en sorte. Depuis que j'ai appris qu'il était parti, j'en suis malade", ajoute-t-elle, avant qu'une voix anonyme lui conseille, en corse, de ne pas trop en dire.
Une autre femme, encore plus discrète, prévient d'emblée: "Je suis pas très amie avec les Colonna, alors ne me demandez rien, je respecte leur deuil".
K.AbuTaha--SF-PST