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Au Sénégal, de fascinants chimpanzés des savanes et chasseurs à la lance
Un cri strident déchire l'aube, suivi d'autres voix perçantes et du bruissement de branches: c'est le moment où les chimpanzés sauvages de la savane de Fongoli, au mode de vie unique, se souhaitent une bonne journée dans cette région sahélienne des confins du Sénégal, où une primatologue et son équipe mènent un travail pionnier d'observation.
Ce groupe de chimpanzés rares - qui contrairement à nombre de leurs congénères vivent dans la brousse brûlante du sud-est du Sénégal et non dans la forêt - ont réussi à survivre dans l'environnement le plus extrême de ce qui est possible pour leur espèce.
D'autres clans de chimpanzés des savanes vivent dans la région de Kédougou au Sénégal, à la frontière avec le Mali et la Guinée.
Leur mode de vie unique et leur capacité d'adaptation à de nouvelles conditions climatiques permettent de donner des indices pour éclairer le passé de l'évolution de l'espèce humaine, mais sont aussi pertinents alors que le monde subit de plein fouet le réchauffement climatique.
- Pistache sur un baobab -
Cela fait 25 ans que la primatologue américaine Jill Pruetz mène un travail de recherche pionnier sur les chimpanzés de savane, qui n'avaient jamais jusqu'ici été habitués à l'observation.
Avant que les chimpanzés de Fongoli "aient été habitués à être observés afin qu'on les suive et qu'on accumule des données, nous ne connaissions que les chimpanzés de forêts" dans le monde, explique à l'AFP Jill Pruetz.
Ce matin là, A.J., Raffy, Diouf et le jeune Pistache, assis au sommet d'un baobab, se délectent de leur petit-déjeuner, un fruit ouvert après avoir été énergiquement frappé contre des branches.
Jill Pruetz et son équipe de chercheurs sénégalais ont passé des années à observer les mâles adultes du groupe, au nombre de dix actuellement, en choisissant un individu à suivre de l'aube au crépuscule, pour tenter de décoder leur vie complexe.
Les femelles ne sont pas suivies afin qu'elles restent plus méfiantes à l'égard des braconniers.
Les chimpanzés passant la plupart du temps en groupe, l'équipe peut ainsi tout de même observer les femelles et leurs petits.
- Femelles innovantes -
C'est d'ailleurs les femelles qui se sont révélées les plus innovantes du clan: elles sont les seuls animaux - en dehors de l'Homme - à utiliser systématiquement des outils pour chasser. Un comportement que Jill Pruetz dit avoir observé presque 600 fois.
Après avoir transformé des bâtons en lances, souvent avec leurs dents, les femelles chassent des galagos, en empalant ces petits primates lorsqu'ils trouvent refuge dans des trous.
Avec des températures pouvant atteindre 49°C en saison chaude, la vie dans la savane peut être éreintante. Les chimpanzés de Fongoli "doivent vivre dans l'endroit le plus chaud où nous ayons eu à étudier des chimpanzés", confie Jill Pruetz. Ils doivent "économiser leur énergie" en saison sèche.
Ils sont les seuls chimpanzés au monde connus pour se baigner, utilisant des piscines naturelles, et "ils utilisent aussi des grottes pour se reposer" et profiter de leur fraîcheur, explique la primatologue.
La savane boisée où évoluent ces chimpanzés est similaire à celle où les ancêtres de l'homme vivaient il y a quelque six ou sept millions d'années.
En observant les chimpanzés, nos cousins les plus proches avec les bonobos, "peut-être pouvons nous aider à confirmer certaines hypothèses sur comment ces premiers homininés, ou singes bipèdes, se comportaient", souligne Mme Pruetz.
Les adaptations effectuées par ces chimpanzés et transmises de générations en générations prouvent qu'ils sont capables de faire face "au stress des hautes températures", relève-t-elle. "Mais nous ne sommes pas sûrs qu'ils le pourront" en cas de réchauffement encore plus important de la planète, dit-elle.
- Menaçante ruée vers l'or -
Ces chimpanzés de Fongoli font partie de la sous-espèce des chimpanzés d'Afrique de l'Ouest, considérée comme "en danger critique d'extinction".
Alors qu'ils ont longtemps cohabité avec les populations humaines au sein de leur habitat, une nouvelle menace est récemment apparue: une ruée vers l'or dans l'est du Sénégal, qui a vu une augmentation des mines artisanales et industrielles, une activité qui entraîne la déforestation, peut provoquer une pollution de l'eau et le risque de propagation de maladies humaines aux chimpanzés.
Papa Ibnou Ndiaye, chercheur et professeur à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar, souligne que l'étude des chimpanzés de Fongoli dans leur environnement "permet à l'administration locale d'avoir des informations exactes pour pouvoir prendre des décisions pour la conservation de la biodiversité sénégalaise".
Jill Pruetz enseigne une partie de l'année à la "Texas State University", aux Etats-Unis. Pendant ce temps, ses quatre chercheurs assistants et son directeur de projet, originaires de villages sénégalais avoisinants, continuent le travail d'observation.
Par exemple, ils prennent bien note quand Raffy frappe huit fois un "bouye", le fruit du baobab. Ils analysent aussi méticuleusement les amitiés et les obligations sociales du groupe.
"Quand quelqu'un rentre au camp après avoir passé la journée près des chimpanzés, on s’assoit ensemble pour le dîner et on en parle: est-ce qu'il y a eu des tensions ? Qu'a fait Cy aujourd'hui ? Qu'a fait Pistache ?", raconte Jill Pruetz, qui a sur les bras des tatouages représentant les trois chimpanzés du groupe décédés ou disparus.
A l'état sauvage, les chimpanzés peuvent vivre jusqu'à 50 ans, et Mme Pruetz s'intéresse à comment leurs "liens et leurs relations évoluent dans le temps". Malgré les années qui passent, la passion et le travail d'observation de la primatologue et son équipe pour ces chimpanzés de Fongoli restent, eux, constants.
D.AbuRida--SF-PST