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Renouvelables: dans la campagne anglaise couve la guerre des pylônes
C'est l'Angleterre rurale. Campé au bord d'un champ de blé d'hiver, John Stacey balaye l'horizon d'une main solide: "ils vont couper notre ferme en deux". La future ligne de pylônes qui transportera l'électricité éolienne et solaire jusqu'à Londres lui reste en travers de la gorge.
D'ici 2031, quatre immenses structures de métal seront plantées là, sur ses terres, encadrées par une route de service clôturée, à 150 mètres du corps de ferme. Le tracé passe au beau milieu de l'enclos des chevaux.
Regard bleu perdu dans le lointain, où des haies bien taillées délimitent ses parcelles, le sexagénaire s'interroge. "Nous ne savons pas comment nous pourrons accéder à l'autre moitié de la ferme."
Le bourg de Witham, à soixante kilomètres au nord-est de Londres, se situe sur la route qui relie la capitale à plusieurs champs d'éoliennes de la mer du Nord, un projet de centrale nucléaire et de nouveaux parcs solaires.
Tom McGarry, un responsable "infrastructures stratégiques" chez National Grid, entreprise propriétaire du réseau en Angleterre et au Pays de Galles, dit "comprendre les points de vue des gens" et assure que l'entreprise est ouverte au dialogue pour "limiter l'impact" des pylônes. Mais il insiste: le pays a besoin d'être "recâblé".
Le réseau a été construit pour "les centrales à charbon du Nord et des Midlands, qui sont aujourd'hui fermées" et "notre électricité provient désormais de sources différentes", de plus en plus renouvelables, développe-t-il.
- Ampleur inédite -
Derrière lui, le poste de transformation de Bramford, hérissé de parafoudres et grand comme presque 20 terrains de football, déploie déjà ses alignements de pylônes dans trois directions, à perte de vue, dans un entêtant grésillement.
Le site attire d'autres entreprises qui ont besoin d'être proche du réseau. Dans un ballet de camions, une nouvelle centrale solaire sort de terre. Plus loin, un hangar vert servira bientôt à connecter les éoliennes en mer.
National Grid prévoit d'investir 35 milliards de livres (42 milliards d'euros) d'ici 2031 pour transformer le réseau électrique, un chantier d'une ampleur inédite depuis les années 1960.
Les nouveaux lieux de production sont "beaucoup plus éloignés des lieux où vivent les gens ce qui nécessite la construction de nombreuses lignes de transmission", explique Stephen Jarvis, chercheur à la London School of Economics (LSE).
"De gros investissements sont nécessaires, pas seulement au Royaume-Uni, c'est un phénomène assez mondial", selon ce spécialiste d'économie de l'environnement.
S'ils reconnaissent que ces nouvelles connexions sont nécessaires, les groupes d'opposants qui essaiment partout dans le pays estiment que les alternatives n'ont pas été sérieusement étudiées: des câbles qui passeraient en mer et émergeraient plus proche de Londres ou, à défaut, des lignes enterrées.
Les projets "sont menés à l'envers, sans consultation préalable des riverains", peste Rosie Pearson, fondatrice d'un groupe d'action en Est-Anglie, cette région au nord-est de Londres.
- "Bloqueurs" -
Dans un petit café en périphérie du village d'Ardleigh, où le patron ne décolère pas à l'idée de voir sa terrasse en bord de vigne défigurée par un pylône de 50 mètres, Mme Pearson retrouve un groupe d'opposants. Les griefs vont de la biodiversité aux compensations "dérisoires" versées aux propriétaires.
Sur une table en bois sont étalées des cartes grand-format, hyper-détaillées, des futures lignes électriques, à la façon d'un état-major révisant son plan de bataille.
"C'est le début d'une longue guerre des pylônes", affirme Mme Pearson, le regard perçant, déterminée à se battre en justice s'il le faut pour prouver que d'autres solutions sont viables et pas nécessairement plus chères.
Mais le premier ministre travailliste Keir Starmer, arrivé au pouvoir en juillet, a juré de passer outre ceux qu'il voit comme des "bloqueurs" et de réformer des règles d'aménagement du territoire particulièrement contraignantes dans le pays.
"Il faut améliorer nos infrastructures de façon économique", or "enterrer les câbles revient plus cher" et ces coûts se répercutent, au final, sur les factures, tranche un porte-parole de l'exécutif auprès de l'AFP.
Dans la ferme de Witham, une volée de mouettes décolle d'un champ, portée par une bourrasque, rappelant que la mer du Nord n'est qu'à une vingtaine de kilomètres. Fataliste, M. Stacey n'a "aucun espoir" que le gouvernement actuel changera ses plans.
"J'avais l'intention de passer ma retraite ici et que la ferme reste dans la famille. Mais est-ce que je peux vivre avec des pylônes et le bruit qu'ils feront peut-être? Probablement pas."
E.Qaddoumi--SF-PST