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Au Nevada, la privatisation de l'eau alimente la fièvre immobilière
Sous le lit d'un lac desséché du Nevada, non loin du lieu où se tient chaque année le festival Burning Man, un ambitieux et mystérieux projet hydraulique est en train de remodeler ce coin désertique de l'Ouest américain.
Depuis quelques années, l'entreprise Vidler pompe l'eau de la région grâce à un vaste pipeline souterrain.
Celui-ci s'approvisionne dans la nappe phréatique enfouie sous des montagnes volcaniques, qui contient assez d'eau pour alimenter durablement 25.000 foyers. Le liquide est ensuite acheminé jusqu'en banlieue nord de Reno, à près de 50 kilomètres de là.
Un pari audacieux, qui a coûté 100 millions de dollars et transformé cette société en pierre angulaire du développement immobilier de la région.
"Tout le monde a dû commencer à s'approvisionner auprès de Vidler, raconte à l'AFP le promoteur Robert Lissner. "Tous ceux qui construisent."
Entièrement privé, ce projet rappelle à quel point la guerre de l'eau, inhérente au développement du Los Angeles du début du XXe siècle et chroniquée dans le film "Chinatown" (1974), est plus que jamais d'actualité dans l'Ouest américain.
Dans la région de Reno, les autorités n'avaient pas les moyens de financer un pipeline.
"Si Vidler n'avait pas construit ce projet, il n'aurait pas vu le jour", constate John Enloe, l'un des responsables de l'agence locale chargée de la gestion de l'eau.
- Aubaine -
Le Nevada a beau être l'Etat le plus sec des Etats-Unis, il est aussi l'une des régions qui connaît la plus forte expansion immobilière.
De nombreux Californiens, découragés par l'explosion des prix dans le "Golden State", s'y réfugient.
Mais pour nourrir cette fièvre, les promoteurs doivent prouver qu'ils ont sécurisé un approvisionnement d'eau durable pour tout nouveau logement. De quoi faire monter les enchères auprès des agriculteurs locaux, qui disposent de la plupart des licences permettant permettant d'exploiter l'eau disponible.
"Sans l'eau, la terre n'a aucune valeur dans notre région", explique David Stix, un éleveur dont la ferme est entourée de maisons flambant neuves.
Rendre exploitables de nouvelles sources d'eau, comme le fait Vidler, est donc une aubaine.
D'autres entreprises développent des projets de pipelines dans les régions voisines de Lower Smoke Creek et Red Rock Valley. Et la construction d'une gigantesque zone industrielle, qui doit notamment abriter des usines Tesla et Panasonic, repose sur la pose de tuyaux pour acheminer de l'eau "recyclée" depuis une station d'épuration de Reno.
Des projets polémiques, alors que l'Ouest américain souffre depuis deux décennies d'une des pires sécheresses de son histoire, aggravée par la réchauffement climatique.
En cas de pompage excessif, les nappes phréatiques "pourraient très bien s'épuiser", s'inquiète Kyle Roerink.
Ce militant écologiste craint également que ce pompage n'ait des répercussions négatives dans les vallées voisines.
Sollicité par l'AFP, Vidler a refusé de répondre.
Selon les études d'impact réalisées par les autorités fédérales, la quantité d'eau que l'entreprise est autorisée à prélever est bien inférieure à la capacité annuelle de la nappe phréatique, qui dépend de l'eau de pluie et de la fonte des neiges pour se recharger.
Les écologistes de la région craignent néanmoins que le projet de Vidler n'inspire d'autres projets semblables.
"Il y a d'autres endroits comme celui-ci, où les promoteurs sont impatients (...) de construire leur prochain lotissement et leur prochain centre commercial à partir d'eaux souterraines puisées à 80 ou 100 kilomètres de là", s'alarme M. Roerink.
- Pari risqué -
Se lancer dans de tels projets d'infrastructures souterraines reste toutefois un pari risqué.
"Tous les ans ou tous les deux ans, quelqu'un nous appelle pour nous dire qu'il veut réaliser un projet d'importation d'eau", explique David Rigdon, avocat spécialisé dans les questions relatives à l'eau. "Mais il est très, très difficile de les faire approuver. Leur construction est très coûteuse. Et bien souvent, il n'y a pas de marché."
Vidler a ainsi dû attendre presque dix ans après l'achèvement de son pipeline en 2008 pour pouvoir l'exploiter, le temps que le secteur immobilier redémarre après la récession provoquée par la crise des subprimes.
Pour amortir ses coûts, l'entreprise vend son or bleu trois fois plus cher que ce qu'il coûterait dans le centre de Reno. A charge, pour les promoteurs, de calculer si leurs nouveaux logements seront tout de même rentables.
Reste que le secteur aiguise les appétits: l'année dernière, Vidler a été rachetée par le géant américain de la construction D.R. Horton pour presque 300 millions de dollars.
G.AbuHamad--SF-PST