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Au Zimbabwe, les crédits carbone, une manne convoitée par l'Etat
A l'aube, Peter Mudenda part sur les traces des éléphants dans cette réserve reculée du Zimbabwe, proche du lac Kariba. Mais ici, la conservation de la faune coexiste avec la vente de crédits carbone.
L'ancien agriculteur de 49 ans a raccroché les pioches et la charrue lorsque cette région du nord du pays s'est lancée dans un vaste projet de protection de la forêt : "Je gagnais bien ma vie", raconte-t-il à l'AFP, "mais j'ai vite compris qu'il y avait plus à tirer d'une zone protégée".
Le projet Kariba, qui s'étend sur 785.000 hectares de forêt, a généré plus de 100 millions d'euros de la vente de crédits carbone depuis 2011. Désormais une partie de cette manne, inespérée dans une économie à l'agonie, risque d'atterrir dans les caisses de l'Etat qui veut imposer un prélèvement de 50% des revenus des projets de compensation d'émissions carbone.
La neutralité carbone est devenue ces dernières années un marché mondial sur lequel entreprises et particuliers peuvent acheter des crédits carbone à des entités, qui suppriment ou réduisent leurs émissions de gaz à effet de serre, en investissant notamment dans les énergies renouvelables, les mangroves ou encore dans la plantation d'arbres.
Dans la réserve, le programme né d'un partenariat entre une entreprise locale (Carbon green investment, CGI) et un développeur de crédits carbone basé en Suisse (South Pole) inclut outre la protection des arbres, l'apiculture et l'écotourisme, en impliquant les communautés locales. Des multinationales comme Nestlé ou même Gucci ont investi.
Un crédit équivaut à une tonne de CO2. Et ce marché en pleine expansion, qui pèse aujourd'hui 2 milliards de dollars, pourrait atteindre les 10 milliards d'ici 2030, selon un rapport publié cette année par le géant pétrolier Shell et le Boston Consulting Group (BCG).
Mais de récents scandales ont montré que le monde des crédits carbone reste un far-west ouvrant de nombreuses possibilités de "greenwashing" ou écoblanchiment, certaines entreprises désireuses de s'afficher "neutres en carbone" étant accusées de ne pas concrétiser leurs engagements ou les investissements annoncés.
- "Approche radicale" -
De nombreux pays cherchent à réglementer le secteur où les échanges se font directement entre entreprises. Un système mondial d'échanges est aussi en discussions dans le cadre des négociations sur le climat sous l'égide de l'ONU.
Mais au Zimbabwe, "l'approche adoptée est assez radicale", estime Gilles Dufrasne, de Carbon Market Watch, un groupe de défense des droits.
Le pays d'Afrique australe, plongé dans une profonde crise économique depuis une vingtaine d'années, a annoncé en mai que 50% de ces revenus devront être reversés à l'Etat.
Au moins 20% supplémentaires devront aller aux investisseurs locaux, les partenaires étrangers n'étant pas autorisés à empocher plus de 30%.
Par ailleurs, les contrats de crédits carbone devront être soumis à l'approbation du gouvernement et les accords déjà existants seront déclarés "nuls et non avenus".
Aucun réglementation concrète, ni calendrier n'ont toutefois encore été arrêtés.
Mais l'annonce a semé l'incertitude et effrayé les investisseurs ainsi que les communautés bénéficiaires du projet.
"Le gouvernement doit veiller à proposer des politiques favorables afin d'éviter que les communautés ne reviennent à un mode de pensée où elles n'accordent pas d'importance à la conservation des forêts", a souligné Elmon Mudenda, élu local.
Aujourd'hui 20% des recettes du projet sont consacrés à la protection de l'environnement. Le reste est réparti entre les communautés et les propriétaires terriens, selon South Pole.
"Les spéculations et les discours politiques créent de l'incertitude (...) et ralentiront voire arrêteront les investissements", craint la porte-parole de South Pole.
Pour M. Dufrasne, une mainmise de l'Etat sur ces revenus sème aussi la suspiscion sur "ce qu'ils vont faire de l'argent".
Avec la mauvaise "réputation" du Zimbabwe d'être gangréné par la corruption et la mauvaise gestion, les entreprises étrangères pourraient hésiter à acheter des crédits, craint le directeur de CGI, Stephen Wentzel.
O.Salim--SF-PST