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Au Nigeria, la méga-autoroute littorale, la montée des eaux et la destruction des forêts
Le serpent de béton gris clair s'étire le long des vagues de l'Atlantique qui se brisent inlassablement contre le rivage nigérian. Au tumulte de la mégapole de Lagos succèdent peu à peu des palmeraies éventrées par le tracé de la méga-autoroute et villages de pêcheurs coincés entre les deux fois trois voies et l'océan.
Cette nouvelle autoroute, qui doit relier Lagos, au sud-ouest du pays le plus peuplé d'Afrique, à Calabar, près de la frontière avec le Cameroun, longera le littoral nigérian sur 700 kilomètres d'ici 2028.
Elle est l'un des projets-phares du président Bola Tinubu, qui briguera un second mandat lors des élections prévues en janvier 2027 et se veut le reflet ambitieux de ses promesses présidentielles: "révolutionner les transports", "booster le tourisme", "dynamiser l'économie locale", "fournir de l'emploi", avait martelé le chef de l'Etat lors de l'inauguration du premier tronçon, il y a deux ans.
Ce méga-projet, au coût estimé de 11 milliards de dollars et dont la construction a démarré en mars 2024, a été attribué à la société nigériane Hitech, propriété des hommes d'affaires libanais Gilbert et Ronald Chagoury, intimes du chef de l'Etat et promoteurs d'Eko Atlantic, ce quartier de Lagos artificiellement gagné sur la mer et souvent présenté comme le "Dubaï de l'Afrique".
Mais derrière les promesses de développement, nombreux sont ceux qui questionnent la durabilité de cette autoroute littorale alors que la montée des eaux grignote la côte du golfe du Guinée.
- "Déni climatique" -
"Nous assistons à une élévation très rapide du niveau de la mer le long du littoral nigérian", constate l'écologiste nigérian Nnimmo Bassey, qui craint que cette route "soit très vulnérable à la montée du niveau de la mer".
"Ce projet est l'incarnation même du déni climatique", assène-t-il.
Selon une étude publiée en 2022 dans la revue scientifique Journal of African Earth Sciences, 89% des 180 kilomètres de côte de l'Etat de Lagos ont reculé d'en moyenne 2,80 mètres par an entre 1973 et 2019.
L'étude d'impact environnemental de la portion de la route couvrant l'Etat de Lagos, réalisée par le cabinet nigérian Natural Eco Capital et rendue au ministère des Travaux publics en mai 2024, deux mois après le démarrage des travaux, indique qu'une "élévation du niveau de l'eau de 0,5 mètre le long de la côte de Lagos n'aurait pas d'incidence sur le projet" d'autoroute.
Elle stipule qu'une augmentation des températures globales de 1,5 degré entraînerait une élévation de 0,48 mètre du niveau de la mer et à 0,55 mètre en cas d'augmentation de 2 degrés.
Or, les prévisions du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec) indiquent que le réchauffement dépassera probablement trois degrés d'ici 2100, conduisant à une élévation du niveau des mers supérieur à 0,6 mètre.
Pour réduire les risques, le cabinet propose notamment de "construire des digues" et de "mettre en place des barrières naturelles telles que des ceintures de mangroves et des dunes afin de réduire l'érosion et d'absorber le carbone", sans évoquer leur coût.
Pourtant, le long des 60 premiers kilomètres, nulle trace de digues au large ou de plantations sur le rivage.
L'Afrique se retrouve souvent en première ligne face au changement climatique, bien que le continent contribue le moins aux émissions de gaz à effet de serre au niveau mondial.
L'élévation du niveau des océans est alimentée par le réchauffement climatique via la hausse de la température marine et l'accélération de la fonte des glaciers.
Cette montée des eaux constitue une menace majeure pour les villages côtiers du Nigeria. Plusieurs d'entre eux ont été engloutis par les eaux.
Fin avril, des vidéos partagées sur les réseaux sociaux montraient les vagues submerger maisons et routes dans la commune d'Ayetoro, dans l'Etat d'Ondo, non loin du futur tracé de l'autoroute.
- Coût du développement -
Dans le village de Mosherel Kawga, à environ 30 kilomètres du point de départ de la "Coastal Road", Lukman Igara, pêcheur de 53 ans, se souvient qu'il y a une vingtaine d'années, "la mer était beaucoup plus loin" et qu'il fallait "marcher longtemps" pour l'atteindre.
L'un de ses voisins, Wasiu Adesanya, 50 ans, se réjouit de la construction de l'autoroute qui permet de désenclaver ce petit village sans eau ni électricité, sans école ni infrastructure de santé, et facilite les trajets vers Lagos.
"De nouvelles personnes viennent ici", se félicite-t-il, notamment acheter les poissons que les femmes des pêcheurs font sécher au soleil à quelques mètres de là.
Toutefois, dans le village, les rumeurs d'éviction prochaine inquiètent. Certains habitants affirment que des représentants de l'Etat leur ont fait savoir que leurs terres seraient bientôt rachetées et qu'ils seraient contraints de quitter les lieux.
"C'est dur à avaler, c'est la terre de nos ancêtres, c'est ici que nous nous sentons chez nous", déplore Lukman qui craint que la seule solution de relogement offerte soit loin de la mer, compromettant son activité de pêcheur et ses revenus.
Juste à côté des habitations de Mosherel Kawga, petits cubes en béton aux toits de tôle, se dresse l'imposant chantier d'un futur hôtel, où les chambres avec vue sur mer se monnaieront à prix fort.
- Destruction des réservoirs de biodiversité -
Dans l'Etat d'Akwa Ibom, au sud-est, l'autoroute doit fendre en deux la forêt de Stubbs Creek, la plus grande de cet Etat, une aire protégée qui abrite des espèces animales et des essences d'arbres menacées.
Selon la Nigerian Conservation Foundation (NCF), le pays a déjà perdu près de 90% de sa couverture forestière au cours des 30 dernières années.
D'après Joel Benson, un universitaire d'Abuja, l'autoroute, en passant par Stubbs Creek, émettrait 3,5 millions de tonnes de CO2, soit "environ 0,6% des émissions annuelles totales du Nigeria", ce qui représenterait une contribution nette au réchauffement climatique et transformerait la forêt de "puits" absorbant le carbone à "une source d'émission du carbone".
Il évalue à 554,8 millions de dollars le coût des émissions liées à ce projet, d'après les prix du carbone fixés par la Banque mondiale (158 dollars par tonne de CO2).
"Ce n'est pas seulement une forêt, c'est un haut lieu de la biodiversité qui assure la protection du littoral et offre une défense naturelle à de nombreuses communautés du delta du Niger", explique à l'AFP Tijah Bolton Akpan, de l'ONG Policy Alert qui réclame un reroutage de l'autoroute afin de contourner la forêt.
Cette région du sud du Nigeria est ravagée depuis des décennies par la pollution environnementale lié à l'exploitation du pétrole et du gaz et près de 2% des mangroves du pays ont déjà disparu, selon la plateforme Global Mangrove Watch.
Les riverains "souffrent depuis longtemps des impacts négatifs des opérations pétrolières, et perdre leur forêt atteindrait un nouveau niveau de souffrance" car ils "dépendent" de la forêt "pour assurer leurs moyens de subsistance".
Le ministère des Travaux publics, le gouvernement de l'Etat de Lagos et Hitech n'ont pas répondu aux sollicitations de l'AFP.
H.Jarrar--SF-PST