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Inde: il faut renouer avec les "tribus interdites" des Andaman-et-Nicobar, plaide un scientifique
Sur la lointaine île indienne de Sentinelle Nord vit l'une des tribus les plus isolées de la planète. Plus de vingt ans après sa dernière rencontre avec ces autochtones, l'anthropologue Anstice Justin estime qu'il y a urgence à renouer le lien, pour mieux les protéger.
On sait très peu de choses de la poignée d'indigènes qui a élu domicile sur ce petit morceau de l'archipel des Andaman-et-Nicobar, dans l'océan Indien.
Ces "Sentinelliens" ont fait la "une" de l'actualité mondiale en 2018 en tuant de leurs flèches un missionnaire américain, John Allen Chau, qui avait posé le pied sur leur sanctuaire malgré l'interdiction des autorités.
A 71 ans, Anstice Justin est l'un des derniers à s'être approché de cette tribu lors de missions dites "de contact" autorisées par New Delhi de 1986 à 2004.
Ces rencontres ont permis de collecter les seuls détails connus à ce jour de la vie de ces 50 à 150 individus.
"On ne sait même pas comment ils s'identifient eux-mêmes", explique le scientifique lors d'un entretien accordé à l'AFP à son domicile de Sri Vijaya Puram, la capitale des Andaman-et-Nicobar, "le terme de +Sentinellien+ est tiré du nom de leur île".
S'il se réjouit de la volonté des autorités indiennes de respecter le strict confinement de cette tribu "interdite", Anstice Justin estime qu'elle n'est plus tenable.
"On ne peut pas continuer à les isoler à l'heure où des gens se livrent à une compétition pour être les premiers à débarquer sur l'île", explique-t-il. "Un contact organisé me semble la seule possibilité de les aider (...) et de les protéger des perturbateurs".
- Visiteurs -
Car depuis l'affaire du missionnaire, la curiosité pour Sentinelle Nord et ses habitants est restée vive.
Ces dernières années, la police indienne a arrêté plusieurs personnes qui tentaient de s'approcher de l'île. Deux pêcheurs ont encore été interceptés en février.
En avril 2025, un influenceur américain, Mykhailo Viktorovych Polyakov, a même réussi à s'infiltrer sur l'île, le temps de publier une vidéo sur les réseaux sociaux et d'abandonner sur la plage une noix de coco et une canette de boisson pétillante.
Aux policiers qui l'ont arrêté à son retour, le jeune homme a benoîtement expliqué son geste par... le désir de devenir une vedette sur YouTube. Après vingt-cinq jours de prison et une amende de 15.000 roupies (150 euros), il a été expulsé vers les Etats-Unis.
Le chef de la police de l'archipel, HGS Dhaliwal, se prépare depuis cet incident à affronter de nouveaux envahisseurs en mal de publicité. "La mode et la résonance des défis lancés sur les réseaux sociaux vont attirer de plus en plus de candidats", redoute-t-il.
Fort de sa trentaine de missions sur Sentinelle Nord, Anstice Justin confirme qu'y accéder est devenu bien plus aisé que lors de sa première expédition en 1986.
Deux heures de navigation à peine séparent la tribu de la principale île de l'archipel. "Il faudrait être fou pour croire que ces indigènes peuvent encore vivre entièrement coupés du reste du monde".
D'autant que l'Inde vient de donner le coup d'envoi d'un chantier d'aménagement géant qui prévoit la construction sur l'île de Grande Nicobar d'un port, d'un aéroport et de logements et va, à terme, bouleverser la vie et l'environnement de tout l'archipel.
- Survie en question -
Ces travaux vont doper la population locale et le tourisme, et menacer d'autant l'isolement des tribus indigènes comme celle de Sentinelle Nord.
"Cette communauté a survécu pendant des millénaires, mais elle ne tiendra pas longtemps dans les conditions d'aujourd'hui", insiste Anstice Justin.
L'anthropologue se souvient encore du luxe de précautions qui entourait sa première rencontre avec les Sentinelliens.
Quelques minutes après avoir accosté au plus près d'une forêt d'où s'échappait une fumée, il raconte que quelques indigènes sont sortis de la jungle.
"On leur a expliqué par gestes qu'on leur offrait des noix de coco. Ils nous ont demandé de les déposer à l'écart (...) et nous sommes remontés sur notre bateau", décrit-il. "Puis ils ont emporté nos cadeaux (...) nous n'avons ressenti aucune hostilité, ni férocité".
Il a fallu plusieurs visites pour que les autochtones tolèrent sa présence. Alors le scientifique redoute aujourd'hui l'impact dévastateur d'un contact importun.
"Les peuples reclus ne pourront survivre à long terme dans le monde d'aujourd'hui", insiste Anstice Justin.
Et de plaider, donc, pour un nouveau contact. "Contrairement aux intrus (...) nous ne nous sommes jamais imposés à eux", dit-il. "Il faut protéger ces règles (...) Car quoi qu'il arrive à ceux-ci, ils ne seront pas capables d'y faire face tout seuls".
Y.AlMasri--SF-PST