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La Polynésie sous l'emprise de la méthamphétamine
Addictive, ravageuse et désormais omniprésente, la méthamphétamine, surnommée localement "ice", s'impose comme un fléau en Polynésie française. Le trafic explose, les drames se multiplient, et les autorités peinent à contenir cette urgence de santé publique.
Le président de la collectivité française du Pacifique, Moetai Brotherson, avait sonné l'alarme en début d'année: selon lui, plus d'un Polynésien sur dix aurait déjà consommé cette drogue de synthèse, sur un territoire qui compte un peu moins de 300.000 habitants.
Très addictive, elle est réputée pour stimuler la concentration, retarder le sommeil ou renforcer les performances sexuelles. Mais ses effets destructeurs sur le corps et la santé mentale sont redoutés.
Contrairement au pakalolo – le cannabis local adapté au climat tropical – l'ice n'est pas produite en Polynésie. Elle est importée, principalement depuis la Californie ou le Mexique, souvent par avion. Des consommateurs en manque deviennent parfois eux-mêmes trafiquants.
"Je dealais pour payer ma consommation. Mais j'étais assoiffé d'ice, alors j'ai braqué la Banque de Polynésie avec un couteau", confie à l'AFP Maoake Tuahine, chanteur d'un groupe populaire condamné à quatre ans de prison.
Aujourd'hui sevré, il ne consomme plus et refuse de revoir ses anciens amis consommateurs. "J'avais l'impression d'avoir une vie normale, mais mon attitude faisait du mal à ma famille. J'étais méconnaissable", se souvient-il.
Le trafic est extrêmement lucratif. Le gramme, acheté vingt fois moins cher à l'étranger, peut être revendu jusqu'à 2.500 euros à Tahiti. Les douanes ont déjà saisi 29 kg d'ice depuis le début de l'année, plus du double de toute l'année 2024.
Mais selon les observateurs, ces saisies ne constituent qu'une petite partie de la drogue en circulation, puisqu'elles affectent peu le prix au gramme.
Certains redoublent d'ingéniosité: planches de skate, de paddle ou boîtes de confiseries servent à convoyer la drogue jusqu'à l'île. En mai, un entrepreneur, inconnu de la justice jusqu'ici, a été incarcéré après la saisie de 23 kg d'ice dans un conteneur destiné à sa société.
- Fléau enraciné -
Pour la procureure de la République à Papeete, Solène Belaouar, l'ice est omniprésente. Elle évoque une présence "en toile de fond des vols, des accidents, des violences et des règlements de compte".
Loin d'être cantonnée aux délinquants, cette drogue touche tous les milieux et tous les âges. Son impression, dit-elle à l'AFP, est que "la majorité des dossiers" sont liés à ce stupéfiant.
Les drames se multiplient. Le 27 juin à Paea, une commune rurale de Tahiti, une femme a poignardé un homme qu'elle considérait menaçant. Elle avait consommé de l'ice et de l'alcool.
Le président Moetai Brotherson a évoqué le cas d'un enfant de huit ans détecté en situation d'addiction. De plus en plus de nourrissons naissent aussi avec des séquelles dues à la consommation de leur mère pendant la grossesse, selon les autorités.
Face à cette menace, le gouvernement polynésien a annoncé en février un plan de lutte, avec une enveloppe de deux millions d'euros. L'objectif: soutenir les associations, améliorer la prise en charge et renforcer la prévention.
Le père Christophe, de la cathédrale de Papeete, propose aux personnes dépendantes de signer "la croix bleue", un engagement solennel de ne plus consommer. A l'origine proposée aux alcooliques, cette méthode s'applique depuis deux ans majoritairement aux consommateurs d'ice, signe de son omniprésence.
Mais le manque de structures inquiète les familles. Heimoana Lintz a perdu son fils il y a un an. Le jeune homme s'est pendu dans son jardin après des mois de dégradation de son état. Consommateur de cannabis, il avait glissé vers l'ice.
Son père ne l'a compris qu'après coup, en découvrant ses échanges avec des dealers sur son téléphone. "Il s'était mis à beaucoup parler de la mort, il avait beaucoup maigri, d'environ 10 kg. Il ne faisait plus rien, il ne se lavait même plus et ne sortait jamais", se souvient cet électricien, qui témoigne pour alerter.
"A part l'hôpital psychiatrique, il n'y a rien ici. On manque de structures et de moyens, surtout dans le public", dit-il.
Il regrette de ne pas avoir pu faire hospitaliser son fils à temps. "Ils ne font pas de prises de sang, ils ne savent donc pas si leurs patients consomment des drogues", ajoute-t-il, amer. Son fils avait 28 ans et fait partie de la longue liste des Polynésiens victimes de l'ice.
R.Halabi--SF-PST