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Paris, îlot de chaleur dans les rudes montagnes du Kirghizstan
Pour arriver à Paris et voir la tour Eiffel, Nourjiguit Abdrakhman a franchi un col à plus de 3.200 mètres d'altitude, échappé à une avalanche et zigzagué sur des routes enneigées avant, enfin, d'apercevoir à travers le brouillard ce village du Kirghizstan.
"Je me suis arrêté à Paris car les routes sont fermées, il y a trop de neige. Le temps qu'ils salent la route, je vais manger et me reposer", raconte-t-il à l'AFP au chaud dans la cabine de son camion.
A l'extérieur, la visibilité est quasi-nulle et les cristaux emportés par le blizzard fouettent le visage. Dans la vallée de Soussamyr, l'un des endroits les plus froids du Kirghizstan, la température est glaciale, avec un record à -47 °C à l'hiver 2023.
Pour Nourjiguit Abdrakhman, ce hameau au nom officieux de Paris est l'une des rares sources de chaleur et de civilisation sur l'unique route reliant le nord et le sud du Kirghizstan, un pays d'Asie centrale parmi les plus montagneux au monde.
"Ici, il y a un petit service de réparation mécanique, on peut changer un pneu", dit le camionneur de 22 ans, qui doit relier la capitale Bichkek à la grande ville du sud, Och, 700 kilomètres et une quinzaine d'heures plus loin.
- Route stratégique -
Ce tracé comptant le plus d'accidents mortels au Kirghizstan est stratégique pour ce pays enclavé qui commerce avec la Russie, l'allié historique, et la Chine voisine, partenaire incontournable.
Pour faire transiter un flux croissant de marchandises -- entre 5.000 et 18.000 véhicules quotidiennement -- le gouvernement kirghiz inaugurera au printemps une route alternative contournant Paris, plus rapide mais semblant aussi risquée.
Paris reste pour le moment un passage obligatoire et a assis sa réputation en trois décennies d'indépendance de l'URSS.
"Avant, il n'y avait rien, puis des conteneurs sont apparus, un village s'est formé", explique Tamara Katchkynbaïeva, tenancière d'un café dans le hameau où vivent une centaine de Parisiens résistant aux "conditions difficiles".
Selon les locaux, Paris a été nommé en référence à la ville lumière par les camionneurs en raison des guirlandes des cafés brillant la nuit.
"Nous avons commencé à nourrir et réchauffer les conducteurs entre deux cols. Il y a même une infirmerie pour les premiers soins", indique Mme Katchkynbaïeva, qui propose les classiques de la cuisine centrasiatique à base de viande.
L'été dernier, le village a eu son heure de gloire --à l'échelle locale-- grâce à Nourjan Koubatbekov, le Gustave Eiffel kirghiz.
Il a payé environ 14.000 dollars pour y faire construire une réplique de la Tour Eiffel.
"Notre village s'appelle Paris et à Paris il y a bien une tour Eiffel", dit à l'AFP M. Koubatbekov. Certes, sa tour ne fait que quinze mètres, vingt fois moins que l'originale, mais elle s'illumine aussi la nuit, comme celle sur le Champ-de-Mars.
- Pas d'existence officielle -
La comparaison avec la capitale française s'arrête là. Pas de Notre-Dame, mais une mosquée neuve.
Pas de rats ou pigeons, mais des vaches et chevaux dans les étables.
D'autant qu'officiellement, le Paris kirghiz n'existe pas, selon les autorités interrogées par l'AFP : il s'agit simplement du kilomètre 152 de la route Bichkek-Och avec quelques terres louées pour le commerce.
"La population demande de légaliser la situation et d'officialiser le nom de Paris", déclare la gérante du café, Mme Katchkynbaïeva.
"Personne n'a de documents pour ces terres. Le village appartient en réalité à deux districts différents", abonde le fermier Ourmat Noussoubaliev, l'un des pionniers à s'y être installé il y a 27 ans.
"On attend la réponse au printemps, soit ils légalisent, soit ils rasent", assure-t-il.
En quittant Paris, les camionneurs et automobilistes doivent franchir plusieurs passages dépassant les 3.000 mètres d'altitude, dont le dangereux col du chameau, où sont peints partout sur la roche des numéros de dépanneurs.
Les véhicules en panne peuvent se retrouver partiellement ensevelis sous des coulées de neige.
Ce jour-là, Eldiar Doulatov fait partie des malchanceux.
"Je n'ai pas de réseau, j'ai sept personnes dans la voiture, un tuyau a éclaté et le carburant fuit", s'impatiente le conducteur.
S.AbuJamous--SF-PST