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Dans un village du Congo, la présidentielle creuse la fracture entre jeunes et vieux
"Des voyous", grommelle le chef de village Joseph Batangouna quand il passe devant un groupe de jeunes assis au bord de la route à Mayitoukou, petite localité du Congo-Brazzaville où l'élection présidentielle de dimanche exacerbe les tensions entre générations.
Denis Sassou NGuesso, 82 ans, règne en maître du ce petit pays pétrolier d'Afrique centrale depuis 40 années cumulées, et sa réélection pour un cinquième mandat fait peu de doutes.
Le scrutin est toutefois menacé par une forte abstention. Alors "dimanche, il faut aller voter Sassou !", intime Joseph Batangouna, 80 ans, à ses jeunes administrés au bord de la route goudronnée traversant le village.
"Moi, je n'irai pas voter parce que ce sont toujours les mêmes qui sont là", estime néanmoins Guelord Miénagata, ouvrier de 27 ans.
Les arches de béton du pont du 15 Août 1960, célèbre monument de Brazzaville, sont visibles à l'horizon depuis Mayitoukou, situé à une trentaine de kilomètres à peine de la capitale.
Mais une partie des 167 habitants de cette localité située au milieu de collines recouvertes de savane vierge s'estime oubliée par le pouvoir.
La région du Pool, où se trouve Mayitoukou, est réputée comme l'une des plus instables du pays depuis la guerre civile de 1997, durant laquelle elle a été largement dépeuplée.
Un cauchemar encore gravé dans la mémoire de Joseph Batangouna, ancien sergent-chef dans l'armée congolaise, qui considère le militaire Denis Sassou Nguesso, vainqueur du conflit d'alors, comme le seul capable de maintenir la paix au Congo.
"Les gens avaient les pieds enflés tellement ils avaient marché. Nous ne voulons plus fuir, on ne veut plus ça", raconte-t-il.
Pour lui, le président "n'a pas de concurrent" et à Mayitoukou, "il n'y aura pas de deuxième tour, nous allons voter massivement!", clame-t-il.
- "Argent facile" -
Tous les habitants ne sont pas de cet avis.
Sous une paillote installée au bord de la route, une dizaine de jeunes sont lancés dans une âpre partie de poker et font claquer leurs cartes autour d'un tas de pièces de 100 francs CFA (O,15 euro). Certains n'entendent nullement se plier aux injonctions du chef.
"Moi je vais pas voter", déclare Benie Mbakani, assis à la table de la buvette voisine, sous le nez du chef de village.
"Je ne veux pas entendre ça!", rétorque ce dernier. Mais Benie Mbakani n'en a cure et se lève de table. "On a le droit de voter pour qui on veut!", lance-t-il.
"J'ai honte !", s'exclame Joseph Batangouna, furieux que la jeunesse conteste son autorité devant des visiteurs étrangers.
Pour Benie Mbakani et Guelord Miénagata, pas question de céder à ce chef qui a, selon eux, "profité" durant toute sa carrière de militaire des bienfaits du régime, tandis que la jeunesse est dans "la galère".
Ces deux enfants du village étaient partis à Brazzaville pour trouver du travail, mais la fortune espérée ne leur a pas souri. Plus de la moitié des Congolais vivent sous le seuil de pauvreté.
"Au Congo, il n'y a rien, il n'y a pas d'économie. On a des boulots mais on ne gagne rien", peste M. Miénagata, occupé à débiter une souche à coup de hache dans une parcelle voisine.
Les deux camarades ont décidé de rentrer à Mayitoukou, où la production de charbon de bois leur rapporte entre 100.000 et 300.000 francs CFA (entre 150 et 460 euros) en un mois de travail.
Joseph Batangouna, lui, se désole de ces jeunes séduits par "l'argent facile" et regrette les vastes forêts qui jouxtaient le village jadis et ont laissé place à une brousse verdoyante.
Avec sa femme Antoinette Nkoussou, les deux anciens triment depuis des décennies pour cultiver leurs champs de manioc et de bananes qui s'agrippent à des pentes abruptes - au prix de terribles maux de dos pour Mme Nkoussou.
Le chef souhaiterait que sa population regagne les champs, fidèle aux directives du président Denis Sassou Nguesso, qui souhaite développer l'agriculture du pays pour assurer son indépendance alimentaire.
Or, à Mayitoukou, il n'y a "que les vieux" qui acceptent ce dur labeur et les jeunes ne les écoutent plus, assure Antoine, le doyen du village, tandis que M. Batangouna opine du chef.
"Ils n'arrêtent pas de m'insulter dans mon dos, ils me traitent de faux chef!", s'indigne Joseph Batangouna.
Quant à Antoine, il dit avoir été frappé et accusé de sorcellerie par des jeunes des environs qu'il voulait empêcher de couper ses arbres.
Tandis que les deux ancêtres discutent, un jeune les frôle, machette sur l'épaule, vêtu d'un t-shirt où "I hate you" s'affiche en grosses lettres pailletées.
S.AbuJamous--SF-PST