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Dans l'Est de l'Ukraine, "continuer à vivre" face à une guerre d'usure
Dans son jardin de l'est de l'Ukraine, Valentina Pryss, médecin retraitée, arrache les mauvaises herbes avec en tête une maxime qui l'aide à garder le moral: les guerres passent, la vie est éternelle.
Comme pour beaucoup d'Ukrainiens, sa vie actuelle est pleine de douloureuses contradictions: elle aime la Russie mais ne parle plus à ses proches moscovites. Ces derniers refusent de croire que le Kremlin a lancé une invasion sanglante de l'Ukraine, qui a ravagé la localité où elle habite, Barvinkové, à une centaine de kilomètres à l'ouest de Severodonetsk.
A 71 ans, elle et quelques rares voisins restés sur place malgré les combats alentours, sont d'une génération pleine de nostalgie pour la vie calme et rangée qu'ils menaient à l'époque soviétique.
Dans son quartier quasi-vidé de ses habitants, les rues sont patrouillées par des soldats ukrainiens tendus: dans cette région du Donbass, ils savent que beaucoup penchent pour la Russie.
Barvinkové est au carrefour de deux régions: celle de Kharkiv où les Ukrainiens ont repris du terrain face aux Russes, et celle de Severodonetsk, agglomération-clé du Donbass que les forces de Moscou contrôlent désormais "à 70%", selon le gouverneur régional Serguiï Gaïdaï.
"J'essaie de continuer à vivre", dit Valentina Pryss, sans s'arrêter de jardiner. "Pour nous, cette guerre est passagère, la vie est éternelle".
- Destructions plus que percées -
L'invasion de l'Ukraine par la Russie, lancée il y a 100 jours, le 24 février, a viré à la guerre d'usure: peu de percées sur le terrain, mais beaucoup de destructions.
Une résistance ukrainienne inattendue au début de l'invasion et des erreurs logistiques et tactiques russes ont obligé les forces de Moscou à réduire leurs ambitions et recentrer leur offensive sur la prise du Donbass, région industrielle de l'est du pays, déjà frappée de plein fouet par la désindustrialisation.
Après des semaines de pilonnage, Severodonetsk semble finalement près de tomber aux mains des Russes. Quelque 12.000 civils y seraient pris au piège sans aucune aide humanitaire ne pouvant arriver, indiquait mardi l'ONG Norwegian Refugee Council qui y avait son QG ukrainien jusqu'à récemment.
La ville voisine de Lyssytchansk, séparée de Severodonetsk par la rivière Donets, résiste, même si les Russes essaient de l'encercler.
S'ils y parviennent, l'agglomération de Severodonetsk-Lyssytchansk pourrait servir de tremplin pour faire la jonction avec les forces russes plus à l'ouest, et peut-être de lancer une offensive sur la capitale administrative régionale ukrainienne de Kramatorsk, selon des analystes.
- Le temps joue pour Kiev? -
Face au pilonnage russe, les soldats ukrainiens sur le front ont un même rêve: disposer d'armes de haute précision et de longue portée pour frapper les forces de Moscou à bonne distance.
"Quand vous savez qu'il y a des armes lourdes derrière vous, le moral de tout le monde remonte", dit un soldat qui donne uniquement son nom de guerre "Loujniï". "Sinon, vous restez dans les tranchées à scruter l'horizon".
Si Washington refuse de livrer des armes de très longue portée qui permettraient aux Ukrainiens d'atteindre la Russie, le président américain Joe Biden a annoncé mardi que Washington leur livrerait des systèmes "plus avancés" qui leur "permettront de toucher plus précisément des objectifs clé sur le champ de bataille en Ukraine".
Selon un haut responsable de la Maison Blanche, il s'agit de Himars (High Mobility Artillery Rocket System), des lance-roquettes multiples montés sur des blindés légers, d'une portée de 80 kilomètres environ, ce qui représenterait déjà un renforcement significatif des capacités ukrainiennes.
Si certains de ces systèmes peuvent nécessiter un mois de formation, "à ce stade, nos gars sont prêts à tirer n'importe quoi, après avoir joué avec pendant une quinzaine de jours", a indiqué à l'AFP un autre soldat, "Moder" de son nom de guerre.
La lente progression des Russes dans le Donbass et la livraison attendue d'armes occidentales plus puissantes font dire aux analystes que le temps pourrait jouer en faveur de Kiev.
"L'Ukraine peut se permettre de perdre un peu de terrain pour l'instant dans le Donbass, sans que cela n'ait des conséquences stratégiques graves", estime Rob Lee, analyste au Foreign Policy Research Institute. "Mais il est essentiel que ses forces ne se retrouvent pas encerclées".
- "On est dans le noir" -
Evguen Onychtchenko n'a de son côté pas l'impression d'avoir le temps pour lui.
Depuis son appartement privé d'électricité, au rez-de chaussée d'un immeuble de Lyssytchansk, il ne peut que se demander quelle armée contrôle sa rue.
"Nous ne savons rien", dit-il, avant d'accepter un bol de soupe préparé par un de ses voisins, sur un braséro dans la cour de l'immeuble.
Les obus tirés depuis les environs de Severodonetsk sont de plus en plus nombreux à s'abattre sur Lyssytchansk, et le danger augmente de jour en jour.
"On voit des voitures passer avec des drapeaux ukrainiens, donc nous supposons que nous faisons toujours partie de l'Ukraine", dit ce plombier. "Mais pour le reste, on est dans le noir".
E.AbuRizq--SF-PST