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Dans Kharkiv bombardée, le district no5 de Saltivka, cité martyre
Saltivka, District n°5: un quartier populaire de hautes barres d'immeubles en périphérie nord-est de Kharkiv, deuxième ville d'Ukraine, à un jet de pierre des premiers champs de terre noire labourés dans la campagne.
Depuis que les troupes russes ont envahi l'Ukraine le 24 février, elles pilonnent l'endroit, presque tous les jours, avec toute leur armada. Les HLM ne sont plus qu'un champ de bataille dévasté, une cité fantôme balayée par les vents où ne survivent, terrés dans les caves, qu'une poignée de vieillards traumatisés.
Pelouses lacérées, aires de jeux déchiquetées, sommet des immeubles carbonisés, tout est mutilé et marqué par les obus.
Parvis et parkings sont jonchés de bris de verre mêlés aux branches d'arbres cisaillées ou aux restes des traverses de fenêtres en PVC. Une antique Lada a été coupée en deux par une dalle de béton tombée du ciel, les rares voitures laissées là sont toutes pulvérisées.
Rideaux roses et morceaux de ferraille pendent des façades aux appartements désertés. Obus et missiles ont troué les murs, éventré plusieurs tours en étage.
- "Où sont les Nazis?" -
"C'est sombre, et il fait froid ici sans électricité", s'excuse-t-elle presque, assise sur son canapé vert élimé, sous le regard bienveillant de trois icônes orthodoxes en carte postale.
Des bidons d'eau encombrent un peu partout l'appartement miraculeusement épargné. La porte du palier d'en face a été déchiquetée, un matelas crasseux baigne au milieu des décombres dans l'inondation provoquée par les canalisations brisées.
"Un missile a frappé la façade de l'autre côté", raconte Galyna, qui profite des moments de répit pour nourrir les chats du quartier livrés à leur sort.
"Nous sommes juste en face des Russes, ils nous bombardent sans arrêt. Au début j'étais terrifiée, maintenant je me suis un peu habituée. (...) Quand ça bombarde trop fort, je vais dans la salle de bains. Je ne sais pas ce qui se passe dehors..."
Dehors, les bombes se sont tues depuis un petit moment. Deux silhouettes encapuchonnées stationnent prudemment à la sortie d'une cage d'escalier, veillant à ce que personne ne vienne piller les appartements de la cité abandonnée.
Les yeux rougis par la fatigue, un homme tire nerveusement sur sa cigarette. Il invite à visiter son abri, dans les entrailles de ce qui devait être il y a un mois encore une école.
On s'enfonce dans ce sous-sol obscur à l'odeur âcre en baissant la tête et en suivant la tuyauterie d'une chaufferie. La flamme vacillante d'une chandelle éclaire le regard vide d'un vieil homme, assis à un pupitre d'écolier, immobile comme une statue de cire.
Assises sur des bancs de classe ou couchées sur un lit de fortune, des silhouettes hébétées, épaisse couverture sur les épaules, se devinent peu à peu dans la pénombre.
Les poches grises sous les yeux trahissent l'épuisement, le teint terriblement pâle montre que ces déplacés de guerre, pourtant à deux pas de leur appartement, ne sont pas sortis de leur antre depuis des jours.
"Physiquement on s'accroche. Nous vivons, nous cuisinons, nous parlons ensemble, cela nous aide à faire face à la situation. Mais psychologiquement, nous sommes à bout", avoue Olga Panchenko, 65 ans, son bonnet rouge enfoncé jusqu'aux sourcils.
"Les soldats russes ont volé notre vie, notre liberté. Nous avons perdu nos appartements, nous ne savons pas où aller, nous ne savons pas comment sortir d'ici", s'exclame Vadim, l'un des rares jeunes du groupe. "La guerre est partout tout autour".
"J'ai trop peur pour sortir, même pour faire pipi. Toute la journée, la nuit, il y des bombes", renchérit une grand-mère, désespérée. "Où sont les Nazis ici?", poursuit-elle d'un ton véhément, en référence à la campagne de "dénazification" prétextée par le président russe Vladimir Poutine pour envahir l'Ukraine.
- Juste "rester en vie" -
Ils sont peut-être une vingtaine à survivre dans ce sous-sol, au milieu des cartons et de rares affaires apportées de chez eux dans un sac de sport, dépendant de la nourriture que leur apportent quotidiennement de courageux volontaires. La cuisine, ou le thé, se font aussi sur un feu, quand l'électricité est coupée.
"Des employés municipaux essaient de réparer, mais ça coupe souvent dès que les obus retombent", explique Olga, qui, comme beaucoup de monde dans le district 5, a "de la famille en Russie" et tonne elle aussi contre cette "guerre de Poutine".
"Ces derniers jours ont tout changé dans nos vies, maintenant nous sommes ici...", lâche d'une voix lasse Yevhen, 18 ans. "Dans cette cave, nous sommes un peu devenus comme une grande famille", essaie-t-il de sourire, sa mère à ses côtés, l'air déprimé, caressant un gros matou sur ses genoux.
La plupart sont des vieillards affaiblis, des malades ou des handicapés, dépendant d'un proche ou n'ayant nulle part où aller, dans un quartier où les revenus sont modestes et les problèmes sociaux nombreux.
Pourquoi cet acharnement de l'artillerie russe sur cette cité populaire? Une unité de la DCA ukrainienne campait aux abords du quartier au début de l'invasion, des batteries de lance-roquettes sont aussi venues tirer sur les Russes depuis la zone, de l'aveu même des habitants.
Difficile de savoir combien sont morts dans les bombardements. Deux personnes ont été hachées par une roquette tombée juste devant l'école, se souvient Roman, déjà vétéran de l'armée à 38 ans, qui montre un amas de sang séché encore collé à la façade.
Plusieurs dans ce sous-sol d'école ont des proches coincés dans les appartements, trop vieux ou trop malades pour descendre les étages, alors que tous les ascenseurs sont hors d'usage.
Le mari d'Olga est "paralysé du côté droit" depuis un AVC, leur fils a "perdu la tête après un accident", il faut sans cesse le surveiller car il risque de s'échapper. Tous deux restent à longueur de journée dans leur appartement du 6e étage, sans eau ni électricité.
Les fenêtres de l'immeuble ont été pulvérisées, mais au moins le bâtiment a tenu le coup. Le mari accueille le visiteur d'un pas lent, mais d'un sourire tranquille: "non, je n'ai pas peur, de toute façon je ne peux pas descendre vite, alors...".
"Je leur monte à manger matin et soir", poursuit la courageuse Olga. "Nous comptons les jours, les nuits... et nous remercions pour chaque jour resté en vie".
V.AbuAwwad--SF-PST