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Turquie: Antakya, ville en ruines, se prépare à voter
La famille Simsek se serre depuis trois mois dans deux tentes blanches dressées au pied de son ancien immeuble, éventré par le séisme du 6 février qui a transformé Antakya, dans le sud de la Turquie, en un champ de ruines.
Suphi Simsek, le grand-père, Dilber, sa belle-fille, et Özlem, sa petite-fille, iront tous voter dimanche pour élire leur président et le parlement, des élections qui pourraient mettre un terme à 20 années de pouvoir sans partage du président Recep Tayyip Erdogan.
"Ce n'est pas joyeux de voter au milieu des décombres, mais on veut que le gouvernement change. Regardez, ça fait trois mois que rien n'a bougé !", se lamente Dilber Simsek, 48 ans, en pleine vaisselle devant la tente qui l'héberge avec les siens.
La mère de famille, manches retroussées, peste contre l'Etat en récurant sa marmite: "Ils veulent nous faire payer des impôts pour notre immeuble dans lequel on ne peut plus vivre", assure-t-elle, laissant entendre qu'elle votera pour le principal adversaire du président Erdogan, Kemal Kiliçdaroglu, donné en bonne posture dans les sondages.
Partout autour d'eux, la ville a été rendue méconnaissable par le tremblement de terre, qui a fait au moins 50.000 morts dans le sud de la Turquie et plus de 3 millions de déplacés.
Des immeubles aux façades déchiquetées se font face, vidés de leurs habitants, donnant à Antakya - l'antique Antioche - des airs de ville fantôme.
- Vote dans des conteneurs -
Des centaines d'autres, qui se sont écroulés en quelques secondes la nuit du séisme, ont fait place nette, déblayés, ne laissant comme témoignage du passé que quelques parpaings, des fers à béton tordus et du plastique broyé.
Pour le double scrutin de dimanche, 167 conteneurs ont été acheminés ces derniers jours dans la ville et à sa périphérie. Ils serviront dimanche de bureaux de vote à des dizaines de milliers d'électeurs, nombre d'écoles utilisées habituellement les jours d'élections ayant été endommagées par le séisme.
Devant sa tente, chemise à carreaux rentrée dans son pantalon de survêtement noir, Suphi Simsek dit ne pas savoir si le président Erdogan ou Kemal Kiliçdaroglu "pourront tout reconstruire comme ils le disent".
Aucun des deux candidats n'est d'ailleurs venu faire campagne dans la province blessée, où un million d'électeurs sont inscrits.
"Mais il faut y croire", dit Suphi, dont la ville a déjà été victime de plusieurs séismes d'ampleur par le passé. "Peu importe qui gagne, tout ce qu'on veut c'est qu'on reconstruise nos immeubles et notre ville".
Sa petite-fille Özlem, 27 ans, fume une cigarette sur une chaise. "La Turquie a reçu plein de dons de l'étranger, pourquoi malgré tout ça je vais devoir m'endetter pour mon nouveau logement ?" fulmine-t-elle.
- "Jeux olympiques" -
Dans la ville, où les cars affluent pour acheminer les habitants qui ont fui la province dévastée mais restent inscrits sur ses listes électorales, des affiches de Kemal Kiliçdaroglu, candidat d'une alliance de six partis de l'opposition, ont été accrochées aux arrêts de bus et près des ronds-points.
En revanche, aucun portrait du président Erdogan, qui promet pourtant de reconstruire au plus vite 200.000 logements dans la province d'Hatay, celle d'Antakya, n'est visible à l'horizon.
Le chef de l'Etat, réélu dès le premier tour en 2018, n'avait recueilli que 48,5% des voix à Hatay - quatre points de moins que la moyenne nationale.
"C'est peut-être une stratégie pour qu'Erdogan ne soit pas associé au séisme", avance Mehmet, qui vit avec son épouse dans une tente voisine de celles des Simsek.
Le trentenaire, qui refuse de donner son nom de famille car "n'importe quel commentaire d'ordre politique peut créer des ennuis en Turquie", trouve un bon côté aux élections.
"Les gens sont focalisés sur la campagne, ils ne pensent plus au reste", affirme-t-il. "Les élections sont comme les Jeux olympiques ici, l'excitation est plus forte que la tragédie."
X.Habash--SF-PST