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La montée des eaux menace d'engloutir une ville côtière du Sénégal
Ndeye Yacine Dieng, 67 ans, jette un regard impuissant sur sa maison. Grande et accueillante naguère, elle ressemble désormais à une ruine à cause des assauts répétés de la mer sur le quartier de pêcheurs de Bargny, près de Dakar.
Bâtiments engloutis, murs fissurés ou affaissés, toitures endommagées, toilettes détruites, trous béants ici et là : à Bargny, une des localités du Sénégal les plus menacées par la montée des eaux, l’érosion côtière gagne du terrain et hante le sommeil des populations qui redoutent de voir leur ville disparaître d’ici peu si rien n’est fait.
Le dernier épisode de submersion mi-août a laissé ses stigmates sur l'habitation de Ndeye Yacine, située sur le front de mer. Une partie du bâtiment a été engloutie, malgré les pneus et sacs de sables dressés pour faire barrage aux vagues.
Le mur de clôture n’a pas été épargné, exposant au regard indiscret la petite cour pavée de coquillages et un bâtiment délabré où se sont regroupés autour du thé quelques membres de la famille.
Seules quelques pièces surchargées de bagages et rongées par l’humidité sont désormais utilisables. Six de ses 10 enfants ont quitté le foyer, se désole Ndeye Yacine.
Une trentaine de maisons ont été submergées dans le quartier, laissant plusieurs familles sans toit.
- "Tout a été englouti" -
Ndeye Yacine, qui habite Bargny depuis sa naissance, raconte la brutalité de la montée des eaux. "J'ai du mal à fermer l’œil la nuit de peur que la mer attaque une nouvelle fois et emporte tout. Mais je n'ai nulle part ailleurs où aller", soupire la sexagénaire dans le bruit des vagues qui viennent mourir au pied de la maison. Elle espère que les nouvelles autorités apporteront vite des solutions.
Le Sénégal perd chaque année 0,5 à 2 mètres de côte, selon le ministère de l’Environnement. Il cite parmi les causes l'élévation du niveau de la mer, les écoulements de surface, mais également l’extraction de sable sur les plages et les constructions abusives sur les côtes.
Le Groupe d'experts sur l'évolution du climat (GIEC) alerte de longue date sur la montée du niveau des océans liée au réchauffement climatique et sur les risques pour les habitants des zones côtières, qui constituent plus de la moitié de la population du Sénégal.
Ce seront des inondations plus fréquentes et plus graves, une érosion accrue et des épisodes météorologiques extrêmes qui pourraient se produire tous les ans au lieu d'une fois par siècle dans le passé.
A Bargny où vivent quelque 70.000 âmes, la ligne de côte a reculé d’une soixantaine de mètres, assurent les habitants, qui font remonter le mal au début des années 1980. Il s’est toutefois exacerbé ces dernières années, disent-ils.
Beaucoup se souviennent d’une magnifique plage de sable parsemée d’arbres. Mais tout cela a disparu.
"Avant, il y avait ici un cimetière, des mosquées, des aires de jeu. Mais tout a été englouti" ces dernières années, regrette Ndeye Yacine, pointant son doigt au large où dérivent quelques pirogues colorées.
Non loin de là, son voisin Ibrahima Diouf, un retraité de 63 ans, répare son petit barrage devant sa maison, une dalle à hauteur d’homme. En short et débardeur, il applique plusieurs couches de ciment sur une partie endommagée du bloc de pierre. Quelques enfants l’aident dans la tâche.
- Émigration irrégulière -
Il ne compte pas abandonner sa maison familiale. "Mes grands-parents ont vécu ici, ma mère habite ici. Pourquoi partir et pour aller où ? Il n’y a plus de terres à Bargny. Je réparerai autant de fois qu’il faut", assure-t-il.
Autrefois petit bourg de pêcheurs, Bargny est désormais une zone industrielle de la capitale Dakar, qui ne cesse de s'étendre. Elle abrite l’une des plus grandes cimenteries d'Afrique de l’Ouest et une centrale électrique à charbon. La pollution y a fortement augmenté.
La raréfaction des poissons, la démolition de plusieurs maisons par la montée des eaux, les difficiles conditions de vie et le manque de perspectives ont poussé de nombreux jeunes à prendre la route migratoire vers l’Europe.
Mamadou Seck, un jeune de la localité, raconte que Bargny "est surnommé l’AIBD" (en référence à l’aéroport international Blaise-Diagne de Dakar) de l’émigration irrégulière, tant les départs y sont nombreux ces dernières années.
Pour Médoune Ndoye, membre d’une association de défense de l’environnement à Bargny, l’État doit vite construire des brise-lames et restaurer l’écosystème marin en reboisant la zone avec des filaos, des cactus et des cocotiers. Sans quoi, le village ne sera plus qu’un souvenir dans quelques années, prévient-il.
Y.Shaath--SF-PST