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Des mines du Maroc aux champs européens, le défi d'engrais moins chargés en cadmium
Dans une mine du Maroc, pays doté d'immenses réserves de phosphate, une excavatrice arrache à la terre ce minerai utilisé pour fabriquer des engrais. Une ressource stratégique au coeur des débats sur le cadmium, métal lourd toxique devenu un enjeu de santé publique européen.
Le groupe public OCP (ex-Office chérifien des phosphates), qui détient le monopole de l'exploitation des gisements marocains, affirme avoir développé une technologie permettant d'en réduire la teneur dans ses engrais.
Ce métal lourd toxique, susceptible de provoquer des atteintes rénales et un risque accru de cancers, a gagné en visibilité dernièrement en Europe. En France, les députés ont adopté en juin une proposition de loi visant à limiter l'exposition de la population au cadmium.
Le phosphate contient souvent du cadmium à l'état naturel, qui s'accumule via les engrais dans les terres agricoles puis dans les aliments. Les dépôts sédimentés depuis des millions d'années au Maroc, aux Etats-Unis ou en Tunisie présentent une concentration très élevée, contrairement à ceux d'Afrique du Sud ou Russie, selon l'Agence sanitaire française (Anses).
Avec 50 milliards de tonnes, le Maroc concentre environ 70% des réserves mondiales connues de phosphates, en incluant un gisement dans le territoire disputé du Sahara occidental, revendiqué par les indépendantistes du Front Polisario.
Deuxième producteur mondial derrière la Chine, le royaume est numéro un en Afrique.
- 70% des réserves mondiales -
Dans la mine de Sidi Chennane, près de Khouribga (ouest), "Marion", machine géante de 3.000 tonnes, dégage les couches de terre recouvrant le phosphate.
Une fois extraite, la roche est lavée, puis exportée à l'état brut ou transformée en acide phosphorique, composant de base des engrais phosphatés, dans un complexe près de Casablanca. Selon le type de fertilisant souhaité, cet acide y est combiné à de l'ammoniac ou d'autres éléments.
L'OCP dit proposer depuis 2025 des engrais contenant moins de 20 milligrammes de cadmium par kg, soit trois fois moins que la teneur maximale (60 mg/kg) tolérée par l'Union européenne, qui est son troisième client étranger (17%), derrière l'Asie (41%) et les Amériques (31%).
Comme l'Europe n'impose pas de "suivi systématique" du cadmium dans ses importations, Bruxelles n'est "pas en mesure de vérifier" les affirmations des producteurs, a indiqué un responsable européen à l'AFP. Toutefois, ce responsable a confirmé qu'un "important producteur marocain a fait savoir qu'il a investi dans des technologies pour garantir une teneur inférieure à 20 mg/kg" dans ses engrais envoyés en Europe.
L'OCP explique avoir développé un procédé utilisant "des additifs spécifiques lors du traitement de l'acide phosphorique", permettant de "capter" le cadmium avant de "réutiliser l'acide ainsi purifié pour fabriquer les engrais".
Faris Derrij, PDG de OCP Nutricrops, filiale de l'OCP, a dit à l'AFP que son groupe a effectué "des investissements importants" pour adapter sa production face à des "approches réglementaires (qui) varient d'un marché à l'autre". Sans chiffrer ces investissements ni la teneur en cadmium de ses exportations hors Europe.
- Pollution et géopolitique -
Au-delà du cadmium, la filière est confrontée à d'autres enjeux environnementaux comme l'élimination des phosphogypses, résidu très polluant (métaux lourds et substances acides) résultant de la production des engrais.
L'OCP prévoit pour 2027 la construction d'un centre de stockage terrestre afin de réduire les rejets massifs effectués en mer. Le groupe mène aussi des recherches pour valoriser ce sous-produit.
Selon Sylvain Pellerin, directeur de recherche à l'institut français INRAE, une utilisation excessive des engrais phosphatés dans l'agriculture peut en outre avoir "des effets négatifs sur l'environnement" comme une "contamination des eaux" ou "l'émission de protoxyde d'azote", gaz à effet de serre.
Autre défi pour l'OCP: composer avec un contexte géopolitique qui pèse sur ses approvisionnements en matières premières, alors que "l'utilisation des engrais est à la hausse" au niveau mondial, note M. Pellerin.
Depuis le début de la guerre au Moyen-Orient fin février, l'offre d'engrais s'est réduite, ce qui a fait flamber les prix mondiaux.
La région fournit 30% des engrais de la planète et le détroit d'Ormuz, verrouillé par l'Iran, constitue un point de passage stratégique pour le transport du soufre et de l'ammoniac, intrants indispensables à la fabrication d'engrais.
Plusieurs usines du Golfe ont suspendu ou réduit leur production, notamment au Qatar -- gros producteur d'ammoniac et d'urée (engrais très demandé) -- ainsi qu'aux Emirats, en Arabie saoudite, en Iran et Jordanie.
Sans chiffrer l'impact, Faris Derrij reconnaît que cette crise a eu "des effets sur les délais, les coûts et les flux d'approvisionnement". Même si, assure-t-il, l'OCP a réussi à "maintenir la continuité de ses opérations", grâce à ses "stocks" et sa "position géographique".
C.Hamad--SF-PST