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Violences sexuelles: sur TikTok, des témoignages viraux à double tranchant
Des récits de femmes ayant subi des violences sexuelles dépassent régulièrement le million de vues sur les réseaux sociaux. Une viralité profitable pour les comptes qui les recueillent et les diffusent, mais à double tranchant pour des victimes exposées sans filtre.
Shana, 25 ans, a voulu témoigner l'an dernier des viols qu'elle a subis. "Si j'ai vécu ça, autant que ça serve" pour aider d'autres victimes à parler, se dit la jeune femme, qui travaille dans l'événementiel à Paris.
Elle a d'abord choisi Pluriel, qui se présente comme un "média d'histoires fortes et singulières", spécialisé dans les témoignages face caméra.
Son récit dure plus d'une heure sur YouTube, mais il est aussi décliné dans des versions de quelques minutes sur TikTok: le nombre de vues explose. "Je crois qu'on était à 10 millions. Je ne m’attendais pas à ça", confie-t-elle à l’AFP.
D'autres la sollicitent dans la foulée, notamment Story Cube, dont les "histoires réelles terrifiantes" sont suivies par des centaines de milliers d'abonnés.
- "Vraiment atroces" -
Shana reçoit de nombreux messages de soutien, mais se se sent aussi démunie face aux appels à l'aide d'autres victimes et à des commentaires "vraiment atroces".
Elle demande alors à Story Cube de cesser de publier des extraits de son témoignage. En vain. "Eux m’ont répondu +c'est important qu'on entende ta voix, on n'a pas fait tout ça pour rien+".
"Si je n'étais pas armée" psychologiquement, "je me serais sûrement suicidée", lâche la jeune femme.
Séléna, 28 ans, a également subi la violence des commentaires après son témoignage devenu viral sur les viols que son frère lui a fait subir, d'abord diffusé par Pluriel.
Un internaute a par exemple écrit s'être masturbé "tout le long de la vidéo". "Ça n'avait pas été filtré", déplore-t-elle.
Séléna regrette aussi des titres qu'elle juge racoleurs. "C’était +me faire violer par mon frère m'a fait prendre 150 kilos+. Ca n'avait aucun rapport".
"Je suis à 108 viols", "je me mets à pleurer": les premières secondes de ce type de vidéos se veulent souvent accrocheuses.
Pour Shana, la découverte du montage a été douloureuse. Un passage dans lequel elle explique s’être "mise en danger" après ses agressions pour "se déconnecter", a été "totalement sorti de son contexte", estime-t-elle.
"Ils ont enlevé toute la partie où j'expliquais pourquoi !", confie-t-elle, alors qu'il s’agit d’un processus psychotraumatique fréquent chez les victimes de violences.
- "Du buzz pour du buzz" -
Sollicité par l’AFP, le groupe Prisma, qui possède Pluriel, a mis en avant son objectif de "permettre à des récits longtemps tus d'être entendus". Il a assuré vouloir renforcer "les garanties nécessaires pour que cette prise de parole se fasse dans un cadre protecteur".
Story Cube n'a pas répondu à nos demandes.
De son côté, TikTok explique tenir "à offrir un espace sûr permettant aux victimes de partager leur parcours de résilience et de libérer la parole".
Pour la psychiatre Muriel Salmona, spécialiste du psychotrauma, ces vidéos posent problème à deux titres: pour "la sécurité des personnes filmées et la sécurité des personnes qui regardent". Car "on ne leur donne pas les outils pour comprendre et savoir ce qu'il faut faire".
Céline Piques, porte-parole d'Osez Le Féminisme, déplore aussi qu'il n'y ait "même pas le numéro du Collectif féministe contre le viol ou le 3919 pour les violences conjugales", ni d'avertissement face à des récits pouvant "réactiver la mémoire traumatique".
"Sans nier la force du témoignage de ces femmes (...), c'est malheureusement l'idée de faire du buzz pour du buzz", estime la militante féministe.
Marquée par son expérience, Shana ne la regrette pas pour autant: "au moins, mon propos a été écouté", dit-elle.
Quant à Séléna, elle estime "avoir réussi sa mission" en aidant certaines personnes à parler, comme Gwendoline, qui a témoigné des viols subis par son enfant.
"J'étais fière, parce que je le fais pour mon fils. Peut-être qu'à force d’en parler, ça fera bouger les choses", espère la surveillante de nuit de 28 ans.
Même si elle déplore des erreurs liées au montage de son récit, elle raconte se sentir "moins seule" grâce à une "énorme vague de soutien".
G.AbuGhazaleh--SF-PST