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A Cannes, embarras généralisé face au spectre d'une "liste noire" de Canal+
La décision choc du patron de Canal+ de boycotter les signataires d'une tribune anti-Bolloré a secoué lundi le festival de Cannes, où le spectre d'une "liste noire" suscite embarras et inquiétude au sein d'une filière économiquement fragilisée.
En appelant dimanche son groupe à "ne plus travailler" avec ces 600 professionnels du cinéma, dont Juliette Binoche, Jean-Pascal Zadi ou Swann Arlaud, Maxime Saada a éclipsé la course à la Palme d'or et soulevé des questions sur sa mise en oeuvre concrète.
Sur la Croisette, des professionnels se sont émus lundi d'une possible mise à l'écart de centaines d'acteurs, cinéastes, professionnels, techniciens pour avoir dénoncé "l'emprise grandissante de l'extrême droite" dans le 7e art par l'intermédiaire de Vincent Bolloré, actionnaire de référence du groupe Canal+, premier financeur du cinéma français.
"On est face à un formidable gâchis", a déclaré en conférence de presse Alain Attal, un des producteurs de "Garance", en compétition à Cannes. "Cette réaction à chaud crée une espèce de liste noire et en même temps, on est emmerdé parce qu'on a une formidable maison (Canal+) qui soutient la diversité".
Chaque année, le groupe alloue quelque 170 millions d'euros au cinéma français, finançant grosses productions et films d'auteur. "Canal soutient tous les cinémas, toute la diversité" et a vocation "à investir davantage", avait d'ailleurs réaffirmé Maxime Saada dimanche, notant que des films marqués à gauche comme "L'histoire de Souleymane" ont bénéficié de ces financements.
Mais c'est son appel à ne plus travailler avec les signataires de la tribune anti-Bolloré, publiée à l'orée du festival de Cannes, qui a retenu l'attention et fait frémir le milieu.
- "Menaces" -
"Je comprends d'où est née cette tribune, elle est née d'une peur, d'une anxiété, c'est sûr que quand derrière on entend +liste noire+, +menaces+, ça ne fait qu'entretenir cette anxiété", a réagi Jeanne Herry, réalisatrice de "Garance".
La tribune, qui espérait surfer sur la fronde anti-Bolloré dans l'édition, était toutefois loin d'avoir fait le plein dans le milieu, où certains peinaient à déceler une inflexion idéologique dans les choix de Canal+.
"On voit à quel point nous, on est soutenus (par Canal+, NDLR) sur des projets divers, complexes, et à quel point ils ont envie d'un cinéma différent et multiple", a déclaré Hugo Sélignac, à la tête de Chi-Fou-Mi productions, disant comprendre que les équipes de Canal aient pu être "vexées" par la tribune mais rejetant toute mise à l'écart de ses signataires.
"Bien sûr on va retravailler avec eux", a-t-il ajouté.
Dans la matinée, le président du Centre national du cinéma (CNC), Gaëtan Bruel, avait, lui aussi, dit "regretter" la réaction de Maxime Saada, tout en prenant ses distances avec la tribune.
La réponse de M. Saada, "sur le plan de la liberté d'expression, ça pose question. Parce que le droit à la critique, ça fait partie de ce principe fondamental", a-t-il détaillé sur France Inter, tout en rappelant que jusqu'à maintenant, Canal+ soutenait "tous les cinéastes".
A un an de la présidentielle et alors que le CNC est sous le feu de l'extrême droite, la polémique a rebondi côté politique.
A gauche, des personnalités de gauche se sont indignées de la sortie de Maxime Saada. "L’extrême droite n’a jamais aimé la liberté, ni la création, ni le service public", a dénoncé le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure.
La députée LFI Clémence Guetté a appelé à démanteler "l'empire médiatique Bolloré", comme son parti le propose dans son programme présidentiel.
D'autres voix se sont élevées pour défendre la prise de position de Maxime Saada.
"Je n'ai jamais entendu Canal+ être accusé de ne pas assumer une diversité dans les films qu'il coproduit", a affirmé le député Renaissance Sylvain Maillard, invitant les signataires de la tribune "à plutôt se consacrer à leur art qu'est le cinéma plutôt qu'à faire de la politique".
N.Awad--SF-PST