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Les "Janes" ou le combat sans fin d'Américaines pour le droit à l'avortement
Elles ont pris dans leur jeunesse tous les risques pour aider des femmes à avorter avant de voir ce droit abruptement disparaître: trois ans après le revirement de la Cour suprême américaine, des militantes de la première heure se confient sur ce douloureux recul.
"J'étais anéantie", se remémore Abby Pariser, 80 ans, depuis son domicile de Huntington, banlieue cossue de New York. "J'étais furieuse qu'ils puissent faire ça aux femmes."
Comme des dizaines d'autres Américaines aujourd'hui retraitées, Mme Pariser a voué il y a plus de 50 ans sa vie à la défense des droits reproductifs, à une époque où l'avortement était illégal aux Etats-Unis.
C'était à Chicago à la fin des années 60. Alors étudiantes, mères de famille ou jeunes actives, ces "femmes ordinaires" - comme elles aiment se décrire - se faisaient appeler "Jane" et aidaient les femmes à avorter clandestinement.
C'était avant l'arrêt Roe v. Wade de la Cour suprême, qui a garanti en 1973 aux Américaines un droit fédéral à interrompre leur grossesse. Et bien avant le 24 juin 2022, quand la plus haute juridiction du pays a fait voler en éclats cette protection.
"Personne n'aurait pu l'imaginer", confie, la voix éraillée par l'émotion, Sakinah Ahad Shannon, 77 ans, une autre de ces "Janes", qui fait également partie des milliers de femmes ayant avorté via leurs services. "C'était tout simplement inconcevable que cela puisse se produire à notre époque, que nous puissions revenir à quelque chose d'aussi dévastateur."
Cette volte-face judiciaire ainsi qu'un documentaire HBO ("The Janes"), sorti peu avant, ont porté une attention nouvelle sur leur engagement passé. Plusieurs d'entre elles n'ont depuis cessé de se faire entendre, témoignant des épreuves affrontées par les femmes avant l'adoption de Roe.
- Mafia et tabou -
A l'époque, l'accès aux contraceptifs était très limité et l'idée même d'une IVG totalement taboue, raconte à l'AFP Laura Kaplan, ancienne membre du groupe et autrice d'un livre à ce sujet, qui vit à Woodstock.
Loin des regards, des femmes tentaient pourtant par tous les moyens de mettre fin à des grossesses non désirées, en ingérant du poison ou recourant aux services de faiseurs d'anges clandestins.
Médecins vénaux et hommes de main de la mafia contrôlaient ce business florissant, imposant des prix exorbitants. Environ 500 dollars pour une IVG, se souvient Mme Kaplan, 77 ans, quand "un appartement de deux pièces à Chicago se louait pour 150 dollars par mois".
Au-delà du coût, certaines femmes étaient agressées sexuellement ou humiliées par ces praticiens. D'autres n'en réchappaient pas.
"Il y avait dans les hôpitaux publics de toutes les grandes villes un service dédié aux femmes souffrant des conséquences d'avortements illégaux", glisse-t-elle. Des femmes y "mouraient, jeunes et en bonne santé, avec toute leur vie devant elles".
Face à cette "tragédie", le réseau "Jane" est créé. Avec un nom de code et une ligne d'appel anonyme, ces femmes s'échinent à négocier les prix auprès de professionnels sûrs puis commencent à pratiquer elles-mêmes des IVG, aidant quelque 11.000 personnes à avorter selon leurs estimations.
"Les femmes payaient 10 dollars, 50 dollars, ou ce qu'elles avaient en poche", détaille Mme Kaplan.
- "Dire non" -
Mais au printemps 1972, sept "Janes" dont Abby Pariser sont arrêtées lors d'une descente de police. "C'était effrayant", se souvient-elle, décrivant la nuit en cellule et l'incrédulité des policiers de découvrir un réseau clandestin 100% féminin.
Malgré cela, les autres décident de continuer. "Nous savions que nous commettions de multiples délits chaque jour", sourit Laura Kaplan avec un air de défi.
Sans Roe v. Wade, toutes auraient pu finir leur vie en prison. Une possibilité qui ne semble désormais plus si lointaine.
Car depuis l'annulation de la garantie fédérale à avorter, plus de 20 Etats sur 50 ont interdit ou strictement limité l'accès à l'avortement, poussant de nombreuses femmes à partir avorter dans un autre Etat ou avorter dans l'illégalité.
Et Donald Trump, qui se félicite d'avoir joué un rôle dans la volte-face de la Cour suprême en nommant des juges conservateurs, pourrait encore restreindre ces accès. Il a d'ailleurs lancé une nouvelle charge contre la pilule abortive.
"Nous avons été très naïves", lâche Mme Pariser avec aplomb, pointant la radicalisation et l'influence politique croissante du camp anti-avortement ces dernières décennies.
Ce sont des gens qui "tiraient sur les médecins et les tuaient dans leur clinique ou à l'église le dimanche. Des fous", s'étrangle-t-elle.
Malgré cela, les Américaines ont aujourd'hui accès à bien plus de ressources que leurs aînées et sont déterminées à ne pas perdre ces droits durement acquis, estiment ces anciennes "Janes".
Les femmes "refusent de lâcher prise", assure Sakinah Ahad Shannon. "Elles disent non comme nous avons dit non il y a 50 ans."
H.Darwish--SF-PST