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L'ex-gouverneur de la Banque du Liban, encensé puis maudit
Architecte du redressement du Liban après la guerre avant d'être accusé d'être un des principaux responsables de son effondrement économique, l'ex-gouverneur de la Banque du Liban (BDL), Riad Salamé, a été arrêté mardi à Beyrouth.
C'est la première fois qu'il comparaît en justice depuis l'expiration de son mandat le 31 juillet 2023. M. Salamé, 74 ans, se faisait discret et était juste apparu en public fin 2023 à l'occasion des funérailles d'un de ses frères.
Il est suspecté de détournement massif de fonds publics libanais et de s'être constitué un riche patrimoine immobilier et bancaire en Europe via un montage financier complexe, avec l'aide de ses proches.
Mais il nie toute malversation financière et affirme être un "bouc émissaire" commode pour la classe politique à laquelle il était étroitement lié.
M. Salamé a été arrêté après avoir été interrogé par le procureur général "au sujet de soupçons de détournement de fonds de la BDL dépassant 40 millions de dollars" (environ 36 millions d'euros), selon une source judiciaire.
L'ancien patron de la BDL fait par ailleurs l'objet d'un mandat d'arrêt international depuis qu'il n'a pas répondu à une convocation d'un juge français en mai 2023. Et le Liban refuse d'extrader ses ressortissants.
La justice française a effectué 12 saisies sur son patrimoine immobilier et bancaire, d'une valeur de plusieurs dizaines de millions d'euros.
Son frère Raja a en outre été mis en examen début août en France dans le cadre des investigations menées à Paris sur des soupçons de biens mal acquis libanais.
La justice allemande a de son côté annulé en juin dernier un mandat d'arrêt contre M. Salamé, sans pour autant boucler l'enquête à son encontre.
- Années fastes -
Les Etats-Unis, le Canada et le Royaume-Uni ont imposé des sanctions économiques pour corruption contre lui, Washington estimant que ses "actions corrompues et illégales ont contribué à l'effondrement de l'Etat de droit au Liban".
Riad Salamé, qui détient l'un des records de longévité à la tête d'une banque centrale (1993-2023), a pourtant été applaudi pour avoir été l'architecte d'une politique financière qui a permis au Liban de rebondir après 15 années de guerre civile (1975-1990).
Mais avec la descente aux enfers du pays depuis fin 2019, beaucoup le rendent responsable, avec les dirigeants politiques, de la faillite économique du Liban.
Le gouverneur se défend et répète avoir amassé sa fortune lorsqu'il travaillait dans la banque d'investissements américaine Merril Lynch, où il gérait le portefeuille d'actifs du milliardaire Rafic Hariri, qui a fait fortune en Arabie saoudite.
Devenu Premier ministre en 1992, Rafic Hariri - assassiné en 2005 - installe Riad Salamé à la tête de la Banque centrale, poste réservé à la communauté chrétienne maronite en vertu du partage confessionnel du pouvoir au Liban.
Il fixe alors le taux de change de la livre libanaise par rapport au dollar. Commencent des années fastes pour le Liban, qui attire les capitaux, notamment grâce à des taux d'intérêt très élevés.
Riad Salamé accumule les lauriers: il est désigné meilleur gouverneur d'une banque centrale dans le monde par Euromoney en 2006 et par le Banker Magazine en 2009.
- "Fuite en avant" -
Mais avec la guerre qui éclate en Syrie en 2011, "les signaux rouges" s'accumulent pour l'économie libanaise, explique l'économiste Nicolas Chikhani.
Au lieu de restructurer l'économie et d'abandonner sa politique qui commence à coûter cher au Liban, M. Salamé choisit "la fuite en avant", explique-t-il.
Dès 2016, il se lance dans des montages financiers comparés à une "pyramide de Ponzi", et fin 2019, commence l'effondrement qui fait perdre à la livre libanaise plus de 98% de sa valeur.
Alors que les épargnants n'ont plus accès à leur argent dans les banques, il aide des dirigeants politiques à transférer leurs capitaux vers l'étranger en octobre 2019, juste avant l'effondrement, "pour un total de neuf milliards de dollars", selon un spécialiste des marchés financiers.
Il explique que M. Salamé avait des ambitions présidentielles: "Il ne refusait rien à la classe politique" et "a protégé les banques, dont les principaux actionnaires sont des politiciens".
P.Tamimi--SF-PST