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Soja argentin: l'effet Ukraine, ou le retour de "l'or vert"
A la faveur d'un conflit paralysant deux gros producteurs de céréales et d'une hausse des cours des matières premières agricoles, l'Argentine - championne du soja et du maïs - se prend à rêver "d'agrodollars" rédempteurs pour une économie malade.
A Lobos, à 100 km de Buenos Aires, dans les champs roussis à perte de vue, les moissonneuses avalent les gousses séchées de soja, de l'aube au crépuscule, sans pause et dans un nuage de poussière. Il faut profiter des jours secs avant les pluies de mi-automne, et de la conjoncture du marché.
La 3e économie d'Amérique du Sud est le premier exportateur mondial de soja sous forme de farine et d'huile, et le 3e de graines derrière les Etats-Unis et le Brésil. Le soja représente plus de 30% des exportations et a contribué en 2021 à 9 milliards de dollars de revenus en taxes à l'export.
Avec le contrecoup de la guerre en Ukraine sur les marchés des huiles et céréales, "les perspectives pour les producteurs sont bonnes, les prix internationaux aussi. Il y a de l'enthousiasme", convient Martin Semino, entrepreneur d'engins agricoles et président de la Société rurale (1ere organisation agricole) de Lobos, une région fertile au sud-ouest de Buenos Aires.
La production de soja argentin devrait atteindre 41 millions de tonnes pour la campagne 2021-22, soit 10% de moins que l'an dernier en raison de la sécheresse. Mais les cours aidant, le secteur soja devrait rapporter un record de 23,7 milliards de dollars, 700 millions de plus qu'en 2021, selon les analystes de la Bourse des céréales de Rosario, référence du marché.
- "Profiter du moment" -
Le soja est culte en Argentine. Le "boom du soja" dans les années 2000 est considéré comme ayant grandement contribué à relever le pays de sa plus grave crise économique, en 2001. Sa surface a été multipliée par 14 en 40 ans, un élan de monoculture non sans dommages collatéraux de déforestation, d'impact sur les sols et les campagnes. Mais avec des dollars, oxygène d'un pays structurellement endetté.
L'Ukraine et Russie étant de loin les plus gros exportateurs d'huile de tournesol, une opportunité s'ouvre là aussi pour l'Argentine --- autour du 4e-5e exportateur mondial. Après une production record de 3,4 millions de tonnes en 2021-2022, la surface cultivée devrait augmenter de 17% l'an prochain, à 2 millions d'hectares.
"Avec des prix proches de records historiques, l'Argentine, qui a toujours besoin de dollars, doit profiter au maximum de moment", analyse pour l'AFP Tomas Rodriguez Zurro, analyste à la Bourse de Rosario. La hausse des prix "est passagère, elle prendra fin lorsque la guerre sera terminée".
Mais les prix des céréales ne sont pas les seuls à s'affoler, tempérant les perspectives du secteur. Engrais, fertilisants, carburant pour les engins, "le coût des apports a explosé avec la guerre", gémit Martin Semino. "Or une moissonneuse demande entre 600 et 1.000 litres par jour" de carburant.
Récemment, les Chambres de l'Industrie oléagineuse (Ciara), et des exportateurs de céréales (CEC) ont mis en garde le gouvernement, affirmant que "la hausse des coûts de production, ajoutée à la pénurie des intrants essentiels, a neutralisé, voire pire, les bénéfices relatifs enregistrés par les produits agricoles".
- Taxe sur les "bénéfices de guerre" -
Des "tracteurs en colère" ont défilé il y a deux semaines à Buenos Aires, une manifestation qui n'a pas fait l'unanimité dans le monde agricole et avait une forte teneur politique avec les dirigeants de l'opposition de centre-droit en première ligne.
L'objet du courroux ? La pression fiscale en général, et notamment l'annonce par le gouvernement (centre-gauche) d'un prochain prélèvement sur les "bénéfices inattendus" tirés de la guerre en Ukraine par certains secteurs, tels l'agro-alimentaire. Il servirait à alimenter un fonds visant à amortir le choc de l'inflation (+16,1% au 1er trimestre 2022) pour les plus vulnérables, alors que l'Argentine compte 37% de pauvres.
Car le gouvernement a clairement identifié, lui, une "aubaine ukrainienne" pour les grands producteurs et négoces : seuls ceux qui auront réalisé plus d'un milliard de pesos (8,5 millions de dollars) de bénéfice net en 2021-2022 seront ponctionnés.
Le gouvernement a aussi mis en place des quotas mouvants pour l'exportation de maïs (le pays est 2e exportateur mondial) et de blé, et un "fonds de stabilisation du blé", pour garantir un blé --et donc un pain-- abordable sur le marché intérieur, quel que soit l'affolement des cours.
Car ce n'est pas le moindre des paradoxes de l'Argentine actuelle : s'assurer que l'effet Ukraine, manne synonyme d'agrodollars, ne se transforme en onde de choc sociale pour un pays qui n'a guère besoin de cela.
R.Halabi--SF-PST