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Un million à voter, les Américains sourds encore trop souvent ignorés
Lorsque les électeurs américains sourds et malentendants discutent des candidats à la présidentielle de novembre, certains utilisent un signe renvoyant aux fameuses lunettes noires de Joe Biden ou font un geste représentant la coiffure à haute mèche très caractéristique de Donald Trump.
Dans un pays où les deux dernières élections présidentielles se sont jouées à quelques dizaines de milliers de voix près, une grande partie du quelque million de locuteurs de la langue des signes aux Etats-Unis reste encore largement exclue de la vie politique en raison du peu d'accessibilité des campagnes électorales.
"Le plus important, c'est que les personnes sourdes se sentent comme des membres à part entière de ce pays, et non comme de simples visiteurs", observe Brendan Stern, professeur de sciences politiques à l'université Gallaudet de Washington, un établissement destiné aux sourds et malentendants.
Les sourds doivent "se sentir citoyens", affirme-t-il à l'AFP par l'intermédiaire d'un interprète. Cela nécessite selon lui "non seulement plus d'accès, mais aussi un véritable engagement".
Selon Brendan Stern, il n'existe pratiquement aucune étude officielle sur les préférences politiques des sourds aux Etats-Unis, ni même sur leur taux de participation. Des recherches montrent plus généralement que les personnes handicapées ont tendance à moins s'engager que le reste de la population.
Les campagnes présidentielles bénéficiant d'un financement de l'Etat ont l'obligation légale de sous-titrer leurs clips mais les erreurs et inexactitudes ne sont pas rares. Et la plupart des candidats ne font pas appel à des interprètes pour les événements en direct.
Pourtant, la langue des signes américaine, inspirée de la française, est une langue à part entière, avec sa propre grammaire, ses expressions et sa syntaxe.
S'ils s'intéressent particulièrement aux enjeux liés à leur handicap, comme le financement d'écoles spécialisées, les citoyens sourds sont travaillés par les mêmes préoccupations que les autres Américains: pouvoir d'achat, sujets de société...
- "Comprendre par moi-même" -
Dans une campagne présidentielle marquée par la question de l'avortement, Danielle Previ s'intéresse beaucoup aux positions des candidats sur les droits des femmes.
Mais pour cette psychologue clinicienne de 35 ans, la campagne reste difficile à suivre. Avec les sous-titres, "j'ai l'impression de passer à côté de certaines informations, parce que ça va tellement vite", explique-t-elle à l'AFP.
"Je n'aime pas le fait de devoir demander à mon compagnon: +Qu'est-ce qu'il y a ? Raconte-moi tout+", confie-t-elle. "Je suis très indépendante. Je préfèrerais comprendre par moi-même".
Journaliste sourd, Alex Abenchuchan présente depuis 2015 une émission d'information sur YouTube en langue des signes, "The Daily Moth".
"Il y a des sourds qui sont très conservateurs et d'autres qui sont très libéraux", résume Alex Abenchuchan au sujet de son audience. "Le spectre est très large".
Les signes varient d'ailleurs selon les camps: la référence à la coiffure du républicain Donald Trump est surtout utilisée par ses détracteurs.
Pendant la présidence du démocrate Barack Obama (2009-2017), de nombreux républicains à l'AFP le représentaient en formant la lettre "O" de la main avec le geste qui signifie "menteur".
- "M'impliquer davantage" -
Sur le campus de Gallaudet, le professeur Brendan Stern encourage l'engagement en politique. Seul docteur en sciences politiques sourd du pays, il supervise une équipe de débatteurs parmi ses étudiants et dirige des programmes visant à inscrire les sourds sur les listes électorales.
L'une des étudiantes de l'université, ZaniBelle Hoglind, a déjà voté à des élections locales dans son Etat d'origine, le Colorado, mais confie ne pas suivre la politique de près.
"J'aimerais peut-être m'impliquer davantage dans la politique, c'est certain", dit à l'AFP l'étudiante de 20 ans. "Mais je pense juste que ce n'est pas assez accessible", estime-t-elle: "Il faut un bon interprète, clair et agréé".
L'administration Biden est la première à employer des interprètes à temps plein. Sourde de troisième génération, Elsie Stecker présente les points-presse de la Maison Blanche et les discours présidentiels en langue des signes.
Elle explique à l'AFP vouloir "incarner" au mieux l'intention de l'orateur, à la fois à travers le contenu et le ton du message. Elsie Stecker se dit "très honorée" de jouer un rôle qui, selon elle, montre aux citoyens sourds que leur gouvernement "les voit" et leur "accorde de l'importance".
E.Qaddoumi--SF-PST