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Bénin: le "canal des amoureux" de Ganvié, lieu de rencontres qui tombe peu à peu en désuétude
Des appels dans l'obscurité et des pirogues qui glissent sur l'eau: le "canal des amoureux" de Ganvié, au Bénin, qui a longtemps réuni des coeurs à prendre, tombe peu à peu en désuétude auprès des jeunes générations.
Le mince couloir aquatique de la plus grande cité lacustre d'Afrique de l'Ouest est depuis des décennies le théâtre discret des premières rencontres, des mots échangés à la faveur de la nuit, à l'abri des regards parentaux.
Mais aujourd'hui, les plus jeunes l'observent de manière nuancée.
"C'est beau comme histoire, mais aujourd'hui (...) on discute, on apprend à se connaître sans se cacher", observe Anna, 22 ans, originaire de Ganvié, à quelques jours de la Saint-Valentin.
"On n'a pas besoin de toute cette gymnastique pour trouver son âme sœur. Le canal n'est plus indispensable comme avant", abonde Roslin Dantin, éleveur de 30 ans.
"On voit le canal des amoureux comme un truc de vieux. Pour notre génération, il y a mieux. Il y a la technologie et les réseaux sociaux qui ont remplacé ces symboles-là", ajoute Augustin Gbénoukpo, étudiant de 24 ans.
- Libéralisation des moeurs -
La libéralisation des moeurs et l'avènement des applications de rencontres ont, de fait, rebattu les cartes.
"Aujourd'hui, même depuis son lit, un jeune peut faire des avances à une fille qui se trouve à l'autre bout du monde", observe Elise Avlessi, un brin nostalgique. "Avant, on faisait tout en cachette, on laissait la relation mûrir loin des regards", assure-t-elle.
C'est sur ce canal qu'elle a rencontré Joseph Houegbe, son mari couturier, il y a une quinzaine d'années.
"Nous ne disposions d'aucun autre lieu où nous pouvions nous rencontrer librement. Autrefois, nos parents ne nous autorisaient pas à sortir, et mon prétendant devait impérativement obtenir l'accord de la famille avant de pouvoir me rendre visite", explique t-elle.
"Sans ce canal, notre relation aurait été très difficile à concrétiser. C'était presque le seul moyen de se draguer", poursuit-elle.
Joseph raconte avoir sifflé dans la nuit, attendant fiévreusement un bruit de pagaie tapée contre la coque d'une pirogue, signe de l'intérêt d'une jeune fille.
"La nuit, on ne pouvait pas distinguer l'homme de la femme dans les pirogues. Ils utilisaient donc des slogans, des mots-clés convenus à l'avance", précise Jonas Zannou-Zoki, guide de tourisme, aux visiteurs du canal.
- Mémoire sentimentale -
Et bien souvent, après ces rencontres discrètes, la tradition suivait son cours avec une demande officielle, dot, mariage religieux ou traditionnel.
Mais le canal conserve malgré tout une dimension symbolique et religieuse.
À quelques coups de pagaie, une "Place des Amoureux" a été aménagée pour mettre en valeur cette mémoire sentimentale.
Émilienne Atoukou, gestionnaire des lieux, montre le "canari sacré" - sorte de petite jarre - troué et installé au centre d'une pirogue, dans lequel les amoureux jettent des cauris, coquillages traditionnels, afin qu'ils tombent dans le canal.
"Les gens viennent former leurs vœux sur des cauris qu'ils jettent ici. Ensuite, ils passent au coin des promesses. C'est un espace intime, consacré à la fidélité et à l'amour", explique-t-elle.
Selon elle, la place a été sacralisée par les dignitaires de toutes les confessions religieuses de Ganvié, ce qui en fait un lieu respecté, spirituel et symbolique. "Ce sont des moments de douceur, de recueillement", dit-elle.
Récemment, un "couple français est revenu témoigner que leurs vœux se sont réalisés après la rencontre et les promesses faites sur ce canal. Ils sont toujours ensemble, des années après", s'enthousiasme Jonas Zannou-Zoki.
A Ganvié, l'eau ne sert pas seulement à pêcher ou circuler et reste donc une mémoire des amours clandestines, d'une époque où l'âme soeur se reconnaissait d'abord à la voix, avant le visage.
Et si le nombre de pirogues a diminué, certains continuent de s'y retrouver, pour sceller leur union.
Astrid et Pierre-Marie, deux trentenaires, sont venus quelques jours avant la Saint-Valentin. "Avant le mariage, on voulait un lieu qui ait du sens. Sur ce canal, nos vœux nous ont semblé plus vrais", dit Astrid.
"On nous avait parlé du canal des amoureux comme d'un vieux symbole. On est venu par curiosité et on repart avec une promesse. On croise les doigts pour que le canal nous porte chance", confirme son futur époux.
I.Matar--SF-PST