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L'iboga, plante sacrée au Gabon et remède ancestral convoité
Remède ancestral des peuples de la forêt équatoriale, plante sacrée et psychotrope utilisé pour guérir les addictions : au Gabon, où l'usage de l'iboga est millénaire, des acteurs tentent de valoriser cette ressource végétale convoitée à l'international.
Cet arbuste endémique de la forêt du bassin du Congo, poumon de l'Afrique centrale, est indissociable au Gabon de la spiritualité traditionnelle bwiti, où il est utilisé au cours de cérémonies, réduit en poudre hallucinogène tirée de sa racine.
Or plusieurs études universitaires ont démontré l'efficacité de l'ibogaïne, l'un de ses principes actifs, à traiter les dépendances aux drogues, le stress post-traumatique et les maladies neurodégénératives, entraînant un intérêt croissant de la médecine et de l'industrie pharmaceutique.
Au Gabon, où les exportations d'iboga sont rares et strictement encadrées, la plante reste majoritairement "sauvage ou cultivée pour une utilisation traditionnelle", même si "des efforts se multiplient pour domestiquer la plante", explique Florence Minko, du ministère des Eaux et Forêts.
- "Pouvoir de transformation" -
La mélodie de moungongo, une harpe traditionnelle gabonaise, accompagne la procession d'initiés dans un rituel préalable à la récolte de la racine d'iboga à Ndossi Village, près de Libreville.
Parmi eux, Teddy Van Bonda Ndong, 31 ans et initié au bwiti depuis ses neuf ans, consomme le "bois sacré" au cours des cérémonies, mais aussi en petites quantités, quasi quotidiennement, assurant en retirer des "vertus pour sa santé mentale et physique".
C'est pour expérimenter "le pouvoir de transformation" de la plante que Stephen Windsor-Clive, un retraité de 68 ans, a voyagé du Royaume-uni jusqu'au Gabon. Sa fille de 37 ans souffre de troubles mentaux et après 10 ans d'errance médicale et plusieurs hospitalisations, l'iboga qu'il a découvert en ligne est "sa dernière tentative", confie-t-il à l'AFP.
Après 10 jours d'initiation au Bwiti, au cours duquel l'homme a consommé la substance accompagné par Tatayo, le "nganga" ou guide spirituel de la communauté Ebando à Libreville, le retraité anglais veut "faire vivre cette expérience à (sa) fille", convaincu qu'une "force mystérieuse réside dans cette plante pour aider de nombreuses sphères de la conscience humaine".
Assis au pied d'un fromager au tronc peint d'un bleu nuit, Tafara Kennedy Chinyere, un artiste venu du Zimbabwe pour s'initier chez Tatayo, se dit apaisé : "Je me sens bien dans mon corps, et mon esprit. (...) J'en suis venu à réaliser que certaines choses n'ont plus aucune place dans mon existence", dit-il en évoquant son "anxiété".
- Brevets étrangers -
Docteur microbiologiste gabonais, initié au Bwiti, Yoan Mboussou fabrique dans son petit laboratoire situé non loin de Libreville des gélules de 500 mg d'iboga, commercialisées au Gabon comme complément alimentaire "anti-fatigue, anti-oxydant et anti-addictif".
Un produit pour lequel il espère obtenir une autorisation d'exportation, convaincu que l'iboga est un "levier potentiel pour développer l'économie et le pays tout entier".
"Aujourd'hui, le potentiel économique issu de l'iboga échappe clairement au Gabon", regrette Yann Guignon, spécialiste franco-gabonais de l'ONG Blessing of the Forest, qui estime que la plante pourrait entre autres répondre à la "crise des opiacés" ou aux "suicides des vétérans de guerre" aux États-Unis.
Une hypothèse confirmée par une étude de l'université américaine de Stanford, qui indique en 2024 que l'ibogaïne, "associée au magnésium pour protéger le cœur, réduit efficacement et en toute sécurité le syndrome de stress post-traumatique, l'anxiété, la dépression, et améliore le bien-être des vétérans souffrant d'un traumatisme crânien".
L'iboga reste considérée comme un stupéfiant en France ou aux États-Unis en raison de risques pour la santé. Au Pays-Bas, au Mexique ou au Portugal, des centres de traitement à l'ibogaïne ou à l'iboga se développent depuis plusieurs années.
Des dizaines de brevets étrangers ont été déposés sur l'application thérapeutique de l'ibogaïne, excluant de fait le Gabon, bien que "la plupart soient issus de l'étude de l'utilisation de l'iboga par les Gabonais, en particulier les traditionalistes bwitistes", selon M. Guignon.
D'autant plus qu'il est possible de produire de l'ibogaïne de synthèse ou de s'orienter vers d'autres plantes, comme le Voacanga Africana, disponible en plus grande quantité au "Mexique ou au Ghana afin de produire de l'ibogaïne à des tarifs défiant toutes concurrences", explique-t-il.
- Made in Gabon -
"Le Gabon perd énormément, car il ne s'est pas positionné à temps sur ce marché en développant des plantations d'iboga conséquentes, un laboratoire national de transformation et une vraie politique industrielle", affirme M. Guignon, qui déplore l'absence "de propriété intellectuelle" pour "protéger les connaissances traditionnelles".
Une seule structure possède l'autorisation d'exporter l'iboga hors du Gabon.
Mais ce nombre devrait croître ces prochaines années car "des opérateurs économiques sont engagés dans une production à visée commerciale selon le protocole de Nagoya", ratifié par le Gabon en 2012 pour assurer une "redistribution équitable" des bénéfices, explique Florence Minko.
"Nous avons rédigé une stratégie nationale de conservation et d'utilisation durable du produit" et "des assises qui réuniront toutes les parties : ONG, traditionalistes, scientifiques, seront prochainement organisées", assure-t-elle.
"C'est une énorme ressource pour le Gabon", dit-elle, enthousiaste, appelant à créer une "indication géographique" pour un "iboga made in Gabon".
R.Halabi--SF-PST